L’épopée culturelle des africains-américains (1) : la conquête des lettres

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Durant cinq numéros, J.A. revient sur les enjeux identitaires, politiques et raciaux qui traversent la culture noire-américaine. Premier épisode de cette série : la littérature.

C’est en 1852 que Harriet Beecher Stowe publie La Case de l’oncle Tom dans le National Era, sous forme de feuilleton. Ce récit se révélera déterminant pour la littérature américaine. Abolitionniste convaincue, Stowe s’inspire de l’histoire de Josiah Henson, esclave d’une plantation de tabac du Maryland, qui réussit à fuir en 1830 et à gagner l’Ontario, où il aide d’autres esclaves à s’échapper. Le succès du texte est immédiat et le roman devient l’un des plus importants best-sellers du XIXe siècle. Difficile de mesurer l’impact qu’un livre peut avoir sur les esprits, mais il ne fait aucun doute que La Case de l’oncle Tom contribue à faire avancer la cause des anti-esclavagistes. Une anecdote circule d’ailleurs à ce sujet : la première fois qu’il rencontre Harriet Beecher Stowe, au début de la guerre de Sécession, Abraham Lincoln aurait eu ces mots : « C’est donc cette petite dame qui est responsable de cette grande guerre ! »

Si l’on doit le premier grand roman (sentimental) relatif à l’esclavage à la plume d’une Blanche, la littérature africaine-américaine proprement dite est en réalité née un siècle plus tôt, avec un poème, Bars Fight, qui raconte comment deux familles blanches sont attaquées par des Indiens. L’auteure est une esclave importée d’Afrique, Lucy Terry (1730-1821). Transmis de manière orale pendant des années, Bars Fight ne sera finalement publié qu’en… 1855 ! 

Le lion d’Anacostia

Entre-temps, nombre d’esclaves se lancent dans l’écriture, notamment pour raconter leurs difficiles conditions de vie. Briton Hammon rédige, vers 1760, Le Récit des souffrances peu communes et de la surprenante libération de Briton Hammon, un Nègre. En 1773, la poétesse sénégalaise Phillis Wheatley, capturée et vendue comme esclave à l’âge de 7 ans, publie son recueil Poèmes sur des sujets variés, religieux et moraux à Londres (il a été refusé à Boston…). Cela dit, le tout premier livre publié par un Noir aux États-Unis, aux alentours de 1761, est attribué à Jupiter Hammon – mais l’Histoire se souviendra surtout de son Discours aux Nègres de l’État de New York et de cette phrase : « Si nous devions jamais aller au paradis, nous n’y trouverions personne pour nous reprocher d’être noirs ou d’être esclaves. »

Les premiers textes de fiction apparaissent, eux, au début du XIXe siècle. Après Le Mulâtre, paru en France en 1837 sous la plume de Victor Séjour, Clotel, ou la Fille du président est publié au Royaume-Uni en 1853 par William Wells Brown (1814-1884). Ce roman s’inspire d’une affaire ayant défrayé la chronique : les relations supposées du président Thomas Jefferson avec son esclave Sally Hemings… À la même époque fleurissent les autobiographies d’esclaves. Autant de témoignages pour l’Histoire qui donneront naissance à une littérature engagée. L’auteur le plus connu est sans nul doute Frederick Douglass (1818-1895), surnommé le Lion d’Anacostia et auteur d’un best-seller publié en 1845, La Vie de Frederick Douglass, esclave américain, écrite par lui-même. En ce temps-là, bien des Blancs doutaient encore qu’un Noir fût capable d’écrire…

Avec la fin de la guerre civile, en 1865, et la victoire de l’Union sur le Sud raciste, la pensée noire se fait combattante, se diffuse et s’organise autour de trois figures clés : William Edward Burghardt Du Bois (1868-1963), Booker Taliaferro Washington (1856-1915) et Marcus Garvey (1887-1940). Le premier, originaire d’Haïti, membre du Niagara Movement, fondateur de la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People) et proche des communistes, écrit des autobiographies, des ouvrages de sociologie, des romans, et rédige des milliers d’articles. Infatigable militant des droits civiques, c’est le plus important intellectuel africain-américain de la première moitié du XXe siècle. Il ne cesse de se battre pour que les Noirs s’unissent et fassent reconnaître leurs droits, par tous les moyens. Se voyant refuser un passeport américain après s’être rendu auprès de Kwame Nkrumah, il meurt avec la nationalité ghanéenne, à Accra, un jour avant que Martin Luther King ne prononce son fameux I Have a Dream

Intransigeance blanche

Le deuxième est né esclave en Virginie. Connu pour son autobiographie (Up from Slavery), il est le fondateur du Tuskegee Institute (Alabama), une école pour Noirs dont l’objectif était de promouvoir leur ascension économique. Réformiste plus que révolutionnaire, promoteur du dialogue interracial, il pensait que l’indépendance, notamment financière, était dans un premier temps plus importante que l’égalité sociale. Une conception que nombre de militants noirs allaient bientôt trouver un peu trop conciliante face à l’intransigeance blanche…

Le troisième homme, le Jamaïcain Marcus Garvey, fondateur de l’Unica (Universal Negro Improvement and Conservation Association), propose, lui, une démarche plus radicale. Précurseur du panafricanisme, fondateur de la compagnie maritime transatlantique Black Star Line, il appelle à l’union de tous les Noirs et milite en faveur du retour sur le continent. Après une sombre affaire d’escroquerie, il sera expulsé des États-Unis et mourra à Londres…

Si ces trois hommes occupent le devant de la scène intellectuelle au début du XXe siècle, d’autres Africains-Américains acquièrent une remarquable notoriété dans le domaine des lettres, comme le nouvelliste Charles W. Chesnutt (1858-1932) ou le poète et romancier Paul Laurence Dunbar (1872-1906), qui n’hésite pas à utiliser le dialecte parlé par les Noirs. Mais c’est entre 1920 et 1940, durant la période appelée Harlem Renaissance, que la littérature noire américaine explose littéralement avec la poésie de Langston Hughes (Le Nègre parle des fleuves), les romans de Claude McKay (Quartier noir), Zora Neale Hurston (Their Eyes Were Watching God) ou Dorothy West (The Living Is Easy).

La Grande Migration, qui a provoqué un afflux de main-d’œuvre noire dans les villes du Nord, et la lente progression de la lutte pour les droits civiques expliquent l’émergence d’une culture urbaine bouillonnante – matrice de quelques chefs-d’œuvre. Richard Wright (1908-1960) publie Native Son en 1940 et Black Boy en 1945, James Baldwin (1924-1987) Va le dire sur la montagne en 1953 et La Prochaine Fois, le feu en 1963. Tous deux, très influencés par la situation des Noirs dans leur pays, finiront leur vie en France. Une à une, les barrières tombent. Pour la première fois, des écrivains noirs remportent de prestigieux prix littéraires. Gwendolyn Brooks reçoit le Pulitzer pour son recueil de poèmes Annie Allen, en 1949, et Ralph Ellison rafle le National Book Award, en 1953, pour Invisible Man. Les textes engagés continuent de nourrir le mouvement des droits civiques, comme la Lettre de la geôle de Birmingham, de Martin Luther King.

En matière littéraire, l’aboutissement de la lutte a donc lieu dans les années 1970. Les livres écrits par des Africains-Américains entrent dans les listes de best-sellers – comme Racines, d’Alex Haley, prix Pulitzer en 1976, traduit en trente-sept langues et adapté à la télévision. Tous les genres sont explorés, à l’instar du polar où se signale Chester Himes (La Reine des pommes). Mais, au final, ce sont trois femmes qui vont donner à la littérature africaine-américaine – si tant est qu’une telle définition ait encore un sens – la reconnaissance qu’elle mérite. Avec La Couleur pourpre, Alice Walker remporte le Pulitzer et l’American Book Award. Son livre est adapté au cinéma par Steven Spielberg. D’abord éditrice chez Random House, puis romancière couronnée par le Pulitzer, Toni Morrison (voir J.A. n° 2527) décroche le prix Nobel de littérature en 1993. Et comment ne pas citer la richissime Oprah Winfrey, dont les choix littéraires influent sur les ventes de livres ? Les Africains-Américains ont conquis les lettres bien avant le pouvoir…

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