L’éternelle et épineuse question de l’enseignement

Quel est le problème le plus important au Maroc en 2009 ? Tous ceux auxquels nous avons posé cette question répondent : l’enseignement.

Un jeune Marocain est confronté à quatre ou cinq langues entre sa naissance et son adolescence : sa langue maternelle, darija et/ou berbère, l’arabe littéral, le français et l’anglais (au collège). Une telle situation ne peut rester sans conséquences sur la qualité de l’enseignement. En juillet 2008, le Conseil supérieur de l’enseignement a effectué une enquête sur les acquis des élèves en milieu urbain et rural. Le constat est accablant. Le niveau des élèves est « très moyen à faible » en mathématiques et en sciences, mais également en arabe et en français. À la fin du primaire, seul un tiers des candidats au certificat d’études primaires sait faire une addition, une soustraction et une multiplication – ne parlons même pas de la division !

 

Cette évaluation révèle ce que tout le monde savait : les jeunes ne maîtrisent ni l’arabe ni le français, sont incapables de rédiger dans les deux langues, et leur patrimoine lexical est indigent. Ils sont en quelque sorte « tombés entre les deux langues ». Après les réformes qui se sont succédé depuis les années 1970, l’échec est immense. Sur cent élèves scolarisés, seuls treize parviennent à décrocher le baccalauréat. Et sur ces treize « rescapés », dix ont redoublé au moins une fois… Cette catastrophe nationale a un coût : 26 % du budget de l’État !

Le rapport avec le problème linguistique est patent puisque près de la moitié des bacheliers en sciences poursuivent leurs études dans les filières où l’enseignement est dispensé en arabe – droit, économie ou lettres – pour la seule raison qu’ils ne peuvent suivre les cours (en français) de la faculté des sciences. Le mot gâchis s’impose de lui-même.

Dans le même rapport, la qualité des cours dispensés est jugée « très médiocre ». Pourquoi ? Les experts que nous avons interrogés mettent en cause la formation des enseignants, leur faible motivation, voire le blocage des syndicats… Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que les parents qui le peuvent se tournent vers le privé. Il existe au Maroc près de 2 000 institutions privées, où sont scolarisés 500 000 élèves. Ce chiffre augmente de 9 % par an ! La Charte nationale d’éducation et de formation, promulguée en 1999, prévoit que le privé prenne en charge 20 % des effectifs en 2015. L’État pourrait épargner jusqu’à 5 milliards de dirhams par an dans l’affaire. Mais cette politique semble basée sur l’idée que le secteur public est un pis-aller et qu’il le restera à l’avenir…

 

Le taux de réussite au baccalauréat du privé est deux fois supérieur à celui du public, la maîtrise du calcul et de la lecture y est assurée et l’apprentissage du français de meilleure qualité. Cela dit, la comparaison est biaisée puisque les élèves du privé viennent généralement de familles relativement aisées. Les écoles se trouvent là où se trouve la classe moyenne : sur l’axe Casablanca-Rabat-Kénitra. On est donc en présence d’une forme de « reproduction des élites », sauf que l’élite en question est plutôt la upper middle class. Car la vraie élite se trouve dans les écoles de la « Mission » française.

L’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE) gère au Maroc 23 écoles, collèges et lycées qui accueillent 22 000 élèves, dont deux tiers de Marocains. Ce système, que tout le monde appelle « la Mission », suit les programmes de l’Éducation nationale française : aucun problème de langue ici. Il a une excellente réputation et assure à ses lauréats de pouvoir poursuivre leurs études en France. La sélection est impitoyable et les frais de scolarité élevés. Mais cela n’empêche pas des milliers de familles de tenter d’inscrire leurs enfants à « la Mission »…

Ce n’est ni en dix ans ni en vingt ans que ce problème sera résolu. Il y faudra au moins deux générations et une réflexion fondamentale sur le vrai problème : celui de la langue.

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