Afrique : les nouveaux visages de la corruption

Par Jeune Afrique

© Glez

Dirigeants politiques suspectés, hommes d’affaires peu scrupuleux, citoyens rançonnés... La lutte contre ce fléau est loin d’être gagnée dans les pays subsahariens. Un constat partagé par Transparency International, qui vient de publier son rapport mondial.

Son goût immodéré pour les chaussures italiennes a bien failli lui coûter très cher. Mais finalement, l’ancien président zambien Frederick Chiluba, poursuivi pour corruption et détournement de fonds publics, a été relaxé le 17 août par la justice de son pays. Après cinq années de procédure, le ministère public n’a pas réussi à prouver la culpabilité de l’accusé, qui risquait jusqu’à cinq ans de prison ferme pour une indélicatesse estimée à 500 000 dollars.

Comment cet ancien leader syndical pouvait-il dépenser plusieurs dizaines de milliers de dollars dans une boutique de mode de Genève, alors que son salaire de chef de l’État ne lui permettait pas de payer le dixième de ces achats ?

Costumes de marque, cravates griffées, pyjamas de soie, sans compter une bonne centaine de paires de chaussures sur mesure… Chiluba ne mégotait pas, rétribuant son fournisseur helvétique par pleines valises de billets de banque. Mais la relaxe prononcée en sa faveur vient mettre un terme définitif aux « tracasseries » dont l’ex-président se dit victime depuis qu’il a quitté le pouvoir. Un épilogue qui tend à prouver qu’après une décennie de combats, les militants de la lutte anticorruption semblent aujourd’hui perdre du terrain. Et pas seulement en Zambie.

« Nous vivons une époque de retour en arrière », constate Daniel Kaufmann, ancien directeur de l’Institut de la Banque mondiale devenu expert auprès du think-tank américain Brookings Institution. Il est vrai que « les quelques commissions anticorruption qui ont eu le courage de mener le combat en Afrique » ont de plus en plus de mal à remplir leur mission. Ceux qui les dirigent restent à la merci d’un limogeage brutal et font régulièrement l’objet de menaces, qui peuvent les contraindre à l’exil. 

Retour en arrière


Au Nigeria, pays réputé pour sa richesse pétrolière et la concussion de ses élites, l’ex-président de la Commission des crimes économiques et financiers (EFCC) a dû quitter le pays en décembre dernier pour trouver refuge au Royaume-Uni. Nommé sous le régime d’Olusegun Obasanjo, Malam Nuhu Ribadu a été mis à l’écart par les nouvelles autorités à la suite de l’élection d’Umaru Yar’Adua en avril 2007. Les menaces de mort dont il a fait l’objet l’ont conduit à s’établir à l’étranger. Ce parcours n’est pas sans rappeler celui de John Githongo, le « Monsieur Propre » du Kenya jusqu’en 2005. Ancien chef de la Commission anticorruption kényane, il a lui aussi préféré jeter l’éponge et s’exiler au Royaume-Uni.

Autre changement majeur, en Afrique du Sud, où l’unité d’élite des Scorpions a dû céder ses dossiers relatifs à la corruption aux enquêteurs de la Direction pour les opérations spéciales (DPCI), surnommés les Faucons. Ce transfert de compétences intervenu en juillet est lourd de conséquences, puisque la nouvelle unité est rattachée à la police nationale, tandis que les Scorpions, créés en 1999 par l’ancien président Thabo Mbeki, dépendaient directement de la justice. Cette indépendance vis-à-vis de l’exécutif leur avait notamment permis d’enquêter sur des personnalités au pouvoir, à commencer par Jacob Zuma, alors vice-président. Son nom est en effet apparu dans l’enquête menée sur le trafic d’influence dont se serait rendu coupable le groupe français Thales pour décrocher un contrat de vente d’armes à Pretoria. En juin 2005, Zuma a même été démis de ses fonctions par Thabo Mbeki avant d’être inculpé pour corruption. Ce qui ne l’a pas empêché de se faire élire à la présidence de la République quatre ans plus tard. Depuis son accession au pouvoir, Jacob Zuma a pris soin de faire le ménage. Les Scorpions ont été démantelés, et leur chef, Leonard McCarthy, a été prié d’aller exercer ses talents ailleurs : le 30 juin dernier, il a pris la tête de la division antifraude de la Banque mondiale. 

Destabilisation téléguidée

La lutte contre la corruption peut facilement donner matière à des règlements de comptes politiques. D’autant que les personnes qui l’incarnent s’attaquent à des intérêts très puissants. Ainsi le vérificateur général du Mali, Sidi Sosso Diarra, a été suspecté en mars dernier d’avoir pioché dans les fonds de son administration pour ses besoins personnels. Durant la même période, il a dû s’expliquer devant un juge d’instruction pour une « entrave à la liberté du travail » suite à la plainte de collaborateurs licenciés. Diarra a dénoncé une tentative de déstabilisation téléguidée par ceux que son travail dérange, tout en assurant qu’il ne renoncerait à aucun prix. Le rapport annuel publié par ses services en juillet est tout aussi incisif que les précédents. Après audit des comptes de divers services et entreprises publiques du Mali, il dénonce un manque à gagner pour l’État de 98 milliards de F CFA (150 millions d’euros), dont 40 % imputables à des fraudes.

Si les hérauts de la lutte contre la corruption sont souvent la cible de ceux qu’ils combattent, au moins peuvent-ils compter sur une relative protection de l’administration. Il n’en va pas de même pour les membres de la société civile. « Quand un fonctionnaire devient trop gênant, on le mute. Quand un militant devient trop remuant, on le bute », répond avec ironie un responsable associatif actif en Afrique centrale. Le 8 avril, à Bujumbura, Ernest Manirumva, vice-président de l’Observatoire de lutte contre la corruption et les malversations économiques (Olucome) était assassiné à son domicile par des tueurs à gages, alors qu’il enquêtait sur des malversations dans les services de police. 

Le rôle des opinions publiques

Malgré une mobilisation de plus en plus forte, la lutte est loin d’être gagnée. Les premiers jalons ont été posés dans les années 1990, avec la création de Transparency International (TI) par l’Allemand Peter Eigen, ancien directeur de la Banque mondiale. Depuis, un nombre croissant d’organismes internationaux comme le FMI ou la Banque mondiale ont suivi le mouvement. Parallèlement, « des ONG comme Human Rights Watch ou Global Witness ont constitué une coalition mondiale – Publish What you Pay (PWYP) –, dont le but est de combattre l’opacité des transactions financières liées à l’exploitation des ressources naturelles, notamment dans le secteur pétrolier », explique Marc Ona Essangui, coordinateur du mouvement au Gabon. Il est vrai que cette mobilisation internationale a permis aux militants africains d’adopter une approche plus franche et décomplexée d’un phénomène longtemps frappé par l’omerta. Mais après une décennie de combats, « il y a plus de déclarations d’intentions que d’actes concrets, regrette Marc Ona Essangui. Au Gabon, par exemple, l’exploitation du domaine forestier reste soumise à des circuits de corruption bien huilés malgré l’adoption d’un code forestier, qui n’est que partiellement appliqué ».

Un sentiment que partage l’économiste malien Karamoko Kané, auteur d’une étude, La Corruption des fonctionnaires africains (éditions Clé, Yaoundé, 2009). « Si l’on se base sur les enquêtes de Transparency, observe-t-il, il n’y a pas eu de progression spectaculaire en Afrique au cours des dix dernières années. En revanche, les opinions publiques sont de plus en plus sensibilisées à ce phénomène. Le premier instrument de lutte anticorruption, c’est la mobilisation générale de la société. A contrario, une société qui célèbre les escrocs constituera toujours un terreau favorable. »

Cette prise de conscience a-t-elle modifié les circuits traditionnels des pots-de-vin ? Pour Karamoko Kané, « sont révolus les temps où la lutte contre la corruption était un alibi facile pour les faiseurs de coups d’État qui, après avoir dénoncé et renversé les dirigeants en place, se lançaient immédiatement dans l’accumulation frauduleuse de fortunes personnelles. Le style Mobutu ou Abacha est passé de mode… Mais l’avènement de la démocratie multipartite a eu peu d’effets bénéfiques sur l’efficacité de la lutte contre la corruption. Les méthodes ont simplement changé. »

Résultat, selon l’Union africaine, « les ressources gaspillées du fait de la corruption en Afrique atteignent 25 % du PIB total du continent », rappelle l’avocat camerounais Akere Muna, vice-président de Transparency. Soit un manque à gagner évalué en 2002 à 150 milliards de dollars par an… et sans doute plus aujourd’hui. « Pour la Banque africaine de développement (BAD), ce fléau conduit à la perte d’environ 50 % des recettes fiscales annuelles et engendre une augmentation des prix proche de 25 % », poursuit-il. Quant au rapport mondial 2009 de Transparency sur la corruption dans le secteur privé, publié le 23 septembre, il dresse un constat accablant. Les pots-de-vin versés à des politiciens et à des fonctionnaires sont estimés à 40 milliards de dollars par an dans les seuls pays en développement. Cette corruption endémique entraîne une hausse du coût des projets d’au moins 10 %. 

Les pauvres, premières victimes

Si le phénomène coûte très cher aux États, il pénalise surtout les plus démunis. Loin des salons feutrés où se concluent les petits arrangements entre ministres et représentants des multinationales de l’armement ou du BTP, l’Africain lambda paie, lui, le prix fort. Les ménages économiquement faibles dépensent en moyenne de 2 % à 3 % de leur revenu en pots-de-vin. Le phénomène est désormais omniprésent dans certains pays, comme en témoigne le « Baromètre mondial de la corruption » 2009 publié par TI en juin dernier. Selon cette enquête réalisée dans 69 pays auprès de plus de 73 000 personnes, 40 % des sondés au Moyen-Orient et en Afrique du Nord déclaraient avoir payé un pot-de-vin au cours des douze mois précédents, contre « seulement » 26 % en Afrique subsaharienne (et 10 % en Amérique Latine, 5 % dans l’Union européenne, ou bien encore 2 % aux États-Unis). Toutefois, au Liberia, en Sierra Leone, en Ouganda et au Cameroun, plus de 50 % des sondés affirment avoir versé un bakchich sur les douze mois écoulés.

L’enquête de TI tente également d’établir une hiérarchie de la corruption dans les services publics. Champions toutes catégories : les fameux corps habillés (en uniforme) – rebaptisés « corps à billets » en Afrique francophone, ou encore « mange-mille » en raison de leur insatiable appétit pour les coupures de 1 000 F CFA. Ainsi, 24 % des sondés ayant eu un contact avec les forces de l’ordre au cours de l’année précédente ont dû verser un pot-de-vin ; 16 % des personnes ayant été en contact avec le système judiciaire et 15 % des personnes ayant eu des relations avec les services fonciers ont aussi dû mettre la main à la poche. Plus inattendu, 9 % des usagers des services de santé ou du système éducatif ont été confrontés à la corruption.

Fraudes, collusion et trafic d’influence sont désormais des pratiques intégrées par les corps médical et enseignant. Là comme ailleurs, les fonctionnaires ont mis sur pied des stratégies parfois très subtiles, comme l’instauration de systèmes de corruption mutualisée. Lorsque la corruption individuelle expose le coupable à la dénonciation de ses collègues, de véritables réseaux se forment, facilitant la redistribution des bénéfices de haut en bas de la chaîne hiérarchique.

Diplômes achetés

Dans le système éducatif, l’admission des élèves ou des étudiants dans l’établissement de leur choix et la fraude aux examens constituent les abus les plus courants. Une enquête réalisée en 2005 par l’Association nigérienne de lutte contre la corruption (ANLC) démontrait que les parents d’élèves prennent directement contact avec les enseignants ou sollicitent un intermédiaire, quand ce ne sont pas les enseignants eux-mêmes qui s’organisent collectivement pour offrir leurs services au moment des examens. Ceux-ci sont clairement tarifés, le brevet d’étude de premier cycle se monnayant jusqu’à 150 euros, le baccalauréat 300 euros et une bourse d’études à l’étranger 450 euros.

Si beaucoup d’arrangements se soldent par une transaction financière, la corruption peut aussi se manifester tout autrement, certains professeurs pratiquant un véritable droit de cuissage sur les élèves ou étudiantes souhaitant passer au niveau supérieur. Ce sont les fameuses MST – moyennes sexuellement transmissibles – que les victimes dénoncent de plus en plus vigoureusement, sans pour autant faire régresser le phénomène. Conséquence, dans un nombre croissant de pays africains, la manipulation des résultats aux examens « menace sérieusement la fiabilité des modes de certification de l’enseignement supérieur, induisant le scepticisme sur la validité des résultats », souligne Mark Bay, directeur de l’Institut international de planification de l’éducation (IIPE), qui vient de coéditer avec l’Unesco un rapport sur la corruption dans le monde enseignant.

Pour Karamoko Kané, cette gangrène du système éducatif est sans doute l’une des manifestations les plus graves de la corruption, car elle assure la pérennité du système : « En réalité, ce sont les fondements mêmes de la vie en commun qui sont progressivement ébranlés lorsque les enfants qui, plus tard, doivent prendre le pays en charge viennent à être définitivement convaincus que l’effort personnel et le mérite ne sont d’aucune utilité, et qu’une vie réussie ne peut être bâtie que sur les magouilles et le favoritisme. » Cette corruption du quotidien est certes moins médiatique que l’enquête judiciaire sur « les biens mal acquis » menée par la justice française à l’encontre de certains chefs d’État africains soupçonnés de s’être constitué un patrimoine en détournant de l’argent public. Moins médiatique, mais autrement plus dangereuse pour les générations futures.