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Akere Muna : « Que nos gouvernements mettent en place des systèmes plus transparents »

Akere Muna est notamment vice-président de Transparency International © Vincent Fournier pour Jeune Afrique

Avocat camerounais, président du Conseil économique, social et culturel de l’Union africaine, vice-président de Transparency International.

Jeune Afrique : La corruption en Afrique est-elle une fatalité ?

Akere Muna : Non, la corruption repose sur un système et c’est ce dernier qui est en cause. Au niveau économique d’abord, les transactions se font essentiellement en espèces. Or toute économie qui repose sur la circulation d’argent liquide facilite la corruption. Si on généralisait par exemple la carte de crédit pour les fonctionnaires en déplacement, les choses seraient plus claires. On verrait les montants dépensés, les jours de mission… C’est mieux que de se déplacer avec des valises de billets !

Sur le plan institutionnel, ensuite, les dirigeants politiques ont tendance à privilégier ceux qui leur permettent de rester en place au lieu de construire des écoles, des hôpitaux… Si le pouvoir émanait réellement du peuple, s’il était légitime et non pas seulement légal, cela changerait forcément les choses. Quand la démocratie commence à fonctionner, la corruption est en recul : regardez le Ghana, le Botswana… Autre idée importante, dans bon nombre de pays, les gens corrompus doivent souvent, un jour, en répondre devant la justice. Chez nous, ils sont protégés car ils financent le système. 

Difficile dans ces conditions de changer le système…

Une lutte efficace contre la corruption doit s’appuyer sur une coalition entre le secteur privé, la société civile et, dans une moindre mesure, l’État. Car compter sur les dirigeants politiques, c’est comme demander au poisson de voter les budgets pour l’hameçon ! 

Et si la corruption était un facteur de croissance économique ? C’est une thèse défendue à propos de la Chine.

Non, car ce sont les pauvres qui souffrent de la corruption. En Afrique, les plus démunis dépendent de la santé, de l’éducation… C’est même une question de survie. Or celui qui ne paie pas la douane ou ses impôts ne finance pas les routes, les écoles ou les hôpitaux. Plus grave – contrairement, par exemple, à l’Indonésie, où les généraux corrompus ont investi dans leur pays –, en Afrique, l’argent s’évapore et part à l’étranger. 

Dans les pays du Nord, qui ont donc une responsabilité…

Je suis toujours offusqué lorsqu’on met en accusation un Africain sans parler des banques qui accueillent l’argent. Si quelqu’un dépose des millions de dollars, on sait très bien que ce n’est pas son salaire ! La banque se trouve alors en situation de recel. En droit, un voleur et un receleur sont condamnés au même titre. On devrait donc exercer la même pression sur les établissements financiers du Nord que sur les pays supposément corrompus. Par ailleurs, pourquoi l’argent suspect n’est pas placé sur des comptes sous séquestre lorsqu’il y a une enquête ? Les dossiers d’instruction se baladent dans les tribunaux, les banques conservent cet argent et touchent les intérêts ! Ce fut le cas durant la procédure de restitution des fonds de la famille Abacha au Nigeria. Et pour l’affaire des « biens mal acquis » en France, qui sont par exemple les agents immobiliers qui ont servi d’intermédiaires ? 

Dans ces conditions peut-on croire aux pressions internationales ?

Je suis contre les pressions lorsqu’il s’agit de conditionner voire de suspendre l’aide, car ce sont les populations qui en pâtissent. Cela étant dit, il faut bien sûr exercer des pressions sur nos gouvernants pour qu’ils mettent en place des systèmes plus transparents. Mais à condition que ce travail soit aussi fait au Nord. Le trafic d’armes, par exemple : qui fabrique, qui vend ? Comment se fait-il que ce soit dans les pays riches en matières premières qu’il y a le plus de corruption ? Sur ces questions, les Africains sont souvent sur le banc des accusés, car il est plus facile de juger les faibles.

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