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Théâtre : à corps et à cri

Florence Crick et Babetida Sadjo (à dr.), dans "L'Initiatrice", jouée à Bruxelles © DR

À l’origine d’une pièce sur l’excision, qu’elle interprète avec brio, Babetida Sadjo rend hommage aux femmes victimes de mutilations au nom de la tradition.

À 26 ans à peine, la Bissau-Guinéenne Babetida Sadjo voulait à tout prix monter une pièce sur l’excision. Depuis le mois de septembre, c’est fait. Sous son impulsion, L’Initiatrice a vu le jour. Un projet qu’elle porte en elle depuis des années. La comédienne a d’abord tenté – en vain – de rencontrer la Somalienne Waris Dirie. L’ancienne top-modèle somalienne, devenue ambassadrice à l’ONU chargée des questions de mutilations sexuelles, a raconté son histoire dans un roman, Fleur du désert, que Babetida Sadjo voulait adapter. Finalement, cette dernière s’est tournée vers Pietro Pizzuti. Et a demandé à cet auteur de théâtre prolifique un texte sur l’excision. « Je voulais, raconte Babetida Sadjo, qu’il entende non pas l’appel d’une jeune comédienne qui désire jouer, mais celui de la femme qui veut changer les choses. L’excision n’a plus sa place dans ce monde. » Pietro Pizzuti et Guy Theunissen, le metteur en scène, l’ont entendue.

Jusqu’au 31 octobre au Théâtre Le Public (Bruxelles), Babetida Sadjo joue donc Adama, une femme noire, fière, « entière », préservée par sa sœur contre la furie tranchante de sa mère, Nura, exciseuse. Florence Crick prête ses traits au médecin qui accompagnait Nura. Non pas par conviction, mais dans l’espoir que l’opération fasse le moins de dégâts possibles. Et dans la promesse (vaine ?) que l’exciseuse mette un terme à sa pratique. Il faut du temps pour que les mentalités évoluent. Voilà pourquoi cette doctoresse est prête à accorder sa patience. Pas Adama. Qui a vécu l’urgence de la fuite. 

Triptyque

À travers la rencontre de ces deux femmes, le débat sur l’excision épouse les enjeux sociétaux et médicaux sur l’importance de la tradition et des droits de l’homme. Servie par un texte fort, parfois quelque peu surchargé, aux élans touchants, crus et poétiques, L’Initiatrice visite ce choc entre le rite et le corps. La pièce évite les discours poussiéreux et les théories désincarnées. Les femmes s’emportent, racontent leurs anecdotes, rient, pleurent, s’invectivent. Babetida Sadjo frappe juste, chante l’amour en créole, tandis que Florence Crick incarne l’occidentalité, au physique plus froid, moins charnu, plus pointu. Mais les apparences sont trompeuses. Ces deux femmes portent l’amour. Et elles le font savoir, sans grandiloquence, mais avec un verbe juste et incarné. Elles évoquent l’être aimé, sa rencontre, sa mort, son amour. Les femmes parlent des attouchements, de la découverte des sexes en Afrique, de la naïveté mais aussi des sentiments qui les lient aux hommes. Des êtres enfin moins ennemis que partenaires dans une pièce qui défend les droits des femmes.

La mise en scène est sobre, à peine un fauteuil, mais chargé d’histoires. Les voix off des deux comédiennes donnent le décor et offrent au spectateur quelques répits entre deux moments riches en émotion. Des vidéos en triptyque promènent les deux femmes en extérieur, évoquent leurs souvenirs, rythment une pièce qui n’en manque pas. Il n’y a que peu de place pour le silence, le vide. La parole est à la fois anecdotique et essentielle, mais le débat est urgent. Raison de plus pour prendre le temps d’aller voir L’Initiatrice.

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