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Fathi Triki : « Les jeunes ne se battent pas assez pour la modernité »

Dans son bureau à l'université © Catzaras

Quels sont les acquis de l’avant-gardisme tunisien et comment les préserver ?

Jeune Afrique : La Tunisie est-elle vraiment un pays moderne ?

Fathi Triki : Si la modernité se définit par le développement des forces productives, la mise en place d’un pouvoir politique centralisé, l’affirmation d’identités nationales adaptées à l’internationalisation des réseaux de circulation des idées et des hommes, la laïcisation des valeurs et des normes, et la propagation des droits à la participation politique, alors il est légitime de considérer la Tunisie comme un pays moderne. En tout cas comme un pays qui se modernise, puisque le mode de vie individuel et social répond aux critères déjà avancés. Sauf peut-être le dernier, c’est-à-dire la propagation des droits à la participation politique, qui reste malheureusement un processus encore lent.

Est-ce parce que la modernisation se heurte à l’Histoire ou aux traditions ?

L’Histoire témoigne d’un pays qui fut le lieu de métissage de plusieurs cultures, plusieurs activités coutumières, plusieurs modes de vie qui s’entrelacent pour constituer, au-delà de ces émiettements, une forme d’unité organique entre la culture des Imazighen et les héritages culturels successifs. Ce sous-sol de métissage a forgé une « tunisianité » ouverte, et c’est probablement dans cette aptitude à adopter la culture de l’Autre pour enrichir sa culture de base que la Tunisie a souvent été à l’avant-garde de décisions historiques.

Par exemple ?

La latinisation de l’Église catholique s’est faite à Carthage avec des penseurs comme Tertullien. La philosophie chrétienne proprement dite a vu le jour avec le Carthaginois Augustin. L’époque kairouanaise a donné à l’humanité Ibn Khaldoun, dont la pensée reste jusqu’à aujourd’hui opératoire. La Tunisie a été aussi à l’avant-garde des pays arabes dans la modernisation des institutions politiques au milieu du XIXe siècle, telles que la mise en place, pour la première fois, en 1861, d’une Constitution libérale avant-gardiste qui protège l’étranger et lui reconnaît des droits que plusieurs Constitutions actuelles lui refusent toujours, ou l’abolition, en 1846, de l’esclavage avant nombre de pays occidentaux et avant les États-Unis. Idem pour le statut social de la femme, actuellement le meilleur dans le monde musulman. Il faut dire que si la Tunisie a pu jouer, dans cette volonté de modernisation, son rôle d’avant-garde dans le monde arabe, c’est parce qu’elle a su ne pas tomber dans la séduction de l’idéologie arabiste de Nasser, ni dans l’islamisme et le wahhabisme du pétrodollar. On l’a toujours taxée d’être pro-occidentale. En réalité, le mode de gestion du pays depuis l’indépendance a toujours été d’éviter les idéologies pompeuses et d’être « raisonnable », pour ne pas dire rationnel.

Y a-t-il une menace sur la modernité ?

Plusieurs facteurs militent en faveur du processus de la modernité comme la société civile, qui reste mobilisée pour le défendre, ou comme le pouvoir en place, qui fait énormément d’actions pour le développer. Malgré cela, il y a des menaces réelles contre cette modernisation, telles que l’intégrisme. Devant les nouvelles valeurs que sécrètent le libéralisme sauvage et la mondialisation galopante, ainsi que la corruption ou la permissivité des comportements, beaucoup de Tunisiens se réfugient en effet dans un islam durci par une campagne idéologique intégriste persistante. Toutefois, la Tunisie a géré ce problème, difficilement certes, mais elle y a réussi, par le développement d’une solidarité sociale, par une éducation progressiste, par un enseignement libéral et par le développement de l’individu. Il reste qu’il faut déplorer – et c’est ici la deuxième menace – l’absence de combativité des jeunes en faveur de ce processus de la modernité et le fait qu’ils deviennent de plus en plus apolitiques (voir pp. 66-67). Or une jeunesse qui ne rêve plus, qui n’a plus d’idéal, est une jeunesse qui devient apathique et qui risque de n’être vouée qu’à la consommation.