Cesaria Evora, la force tranquille

Par Jeune Afrique

Archipel aride battu par les vents, le Cap-Vert inspire toujours la chanteuse © Eric Mulet/Lusafrica

La voix du Cap-Vert sort un album vivifiant. Un rayon de soleil qui arrive comme une bonne nouvelle après les ennuis de santé de la chanteuse en 2008.

« Les promesses sont des dettes ! » Sans s’attarder sur les remerciements, Cesaria Evora glisse illico dans son sac le CD qu’un quidam, venu la saluer dans sa loge avant l’un de ses concerts en France, lui tend. Elle a croisé ce fidèle quelques semaines plus tôt. À l’issue d’une brève conversation, il lui avait promis un disque de Michael Jackson qu’elle disait apprécier. Une fois son « dû » récupéré, elle apostrophe le directeur du festival qui la reçoit : « Vous avez des tee-shirts ? » Puis elle monte aussitôt sur scène.

Ainsi va Cesaria. Naturelle et sans manières, un peu abrupte et capricieuse. Tout simplement vraie. À 68 ans, elle vient de sortir un nouvel album, Nha Sentimento. Dansant et fruité, original. Des arrangements de cordes orien­tales sont signés Fathy Salama (qui avait travaillé sur l’album Egypt, de Youssou N’Dour). Un très bon cru qu’elle présente à travers une série de concerts prévus dans toute l’Europe ainsi qu’en Israël. Par rapport à ses tournées précédentes, aux dates pléthoriques, celle-ci est allégée. Depuis un accident vasculaire cérébral, survenu en 2008, Cesaria Evora doit se ménager.

C’est sans doute ce « pépin » qui explique une sensible mutation de sa voix. Moins souple, plus mate, elle reste toujours émouvante, vibrante de ce fil mélancolique qui fait sa marque, même quand elle chante la gaie et dansante coladera, le style dominant de Nha Sentimento. Un disque dont six titres sont signés Manuel de Novas, talentueux auteur-compositeur cap-verdien, l’un des préférés de Cesaria Evora (avec Teofilo Chantre, qu’elle a connu à Paris). Manuel de Novas est décédé le 27 septembre à l’hôpital de Mindelo, sur l’île de São Vicente, où il vivait. L’île de Cesaria. Celle où, il y a bien longtemps, Cize (ainsi que la surnomment affectueusement ses compatriotes) vivotait de la générosité des clients, en chantant dans les bistrots. Son île chérie. « Que je chante dans un bar comme je le faisais avant, ou dans des salles immenses comme aujourd’hui, j’ai toujours le même sentiment : la sodade, déclare la chanteuse. Un sentiment que ressent tout Cap-Verdien pour son pays. Chaque fois que je suis sur scène, ici ou ailleurs, je me transporte chez moi. Des images de mon île défilent devant mes yeux. »

Cassandra Wilson, Madonna…

Avant le conte de fées, avant qu’elle ne devienne une star dans le monde entier grâce à José Da Silva, un Franco-Cap-Verdien employé de la SNCF qui a créé le label discographique Lusafrica et décidé de la faire connaître, Cesaria Evora a commencé chanteuse de bar à Mindelo, sa ville natale. Puis elle s’est produite à la radio. Des enregistrements de cette première carrière (1957-1975) ont été édités fin 2008 par Lusafrica.

Née le 27 août 1941, elle n’était encore jamais sortie de son île lorsque l’Europe la découvre dans les années 1980. Le Portugal, d’abord, où en 1985, à l’initiative de l’Organisation des femmes cap-verdiennes (OMCP), elle chante à Lisbonne. Le 1er avril 1988, Cesaria Evora, qui vient d’enregistrer La Diva aux pieds nus, se produit pour la première fois à Paris. La salle est clairsemée, mais son histoire d’amour avec le public français commence… Depuis, elle sillonne le monde.

Avec une belle aisance, elle a gagné au fil de ses voyages la reconnaissance d’un public toujours plus large. Aux États-Unis, les célébrités se bousculent à ses concerts : Cassandra Wilson, David Byrne, Brandford Marsalis, Madonna… Elle a travaillé avec Salif Keita, Caetano Veloso, Marisa Monte, Emir Kusturica, Linda Rondstadt… Elle est certes flattée par toute cette agitation autour d’elle, mais sans excès. Après tout, dit-elle, « on est tous les poussins de la même poule », personne ne peut prétendre être plus grand qu’un autre. L’humilité est une seconde nature chez elle, une vertu cardinale qui participe à son charme, à son magnétisme, à cette façon incroyable qu’elle a de rester vraie. Cesaria Evora n’est pas du genre à se laisser étourdir par le succès. Le passage du dénuement aux lumières et confort de la gloire, commente-t-elle, « était sans doute écrit quelque part, ça devait arriver ».

Depuis que sa carrière a pris une tournure internationale, Cesaria Evora parcourt la planète. « Je multiplie les allers-retours, raconte la chanteuse. Je pars toujours pour revenir. Partout où je vais, je m’y rends en touriste. Je n’ai jamais rêvé de voyages auparavant. Mais il faut bien l’avouer, j’y ai pris goût depuis quelques années, même si cela me fatigue beaucoup. Si je pouvais revenir à mes 20 ans, je voyagerais sans cesse. »

Grâce à elle, le monde a succombé au charme de la belle tristesse de la morna, le blues du Cap-Vert. Notamment avec le titre « Sodade », son hymne, enregistré sur l’album Miss Perfumado (1992). Une chanson évoquant le travail forcé des Cap-Verdiens dans les plantations de cacao de São Tomé e Príncipe, quand cette île était une terre occupée par le colon portugais. Avant « Sodade », le grand public ignorait tout du Cap-Vert, archipel aride battu par les vents, petit bout d’Afrique mis en miettes par une vieille colère volcanique à 500 km au large de Dakar. Désormais, à travers Cesaria et tous les artistes « découverts » dans son sillage, le nom du Cap-Vert et ses musiques mélancoliques (morna) ou joyeuses (funana, coladera…) à danser « collé-serré » sont universellement connus. Cesaria Evora est au Cap-Vert ce que Bob Marley fut à la Jamaïque. Elle a révélé au monde une île très musicale.