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Rwanda-France : froides retrouvailles

Le président Paul Kagamé avec Claude Guéant, le 29 novembre à Kigali © Thierry Dushimirimana

Après un divorce de trois ans, les deux pays renouent des relations diplomatiques. Un rapprochement préparé de longue date sur fond de méfiance réciproque.

Il y a eu la diplomatie du ping-pong entre Américains et Chinois, il y a désormais celle du cyclisme entre Français et Rwandais. Certes, réduire l’annonce de la reprise des relations diplomatiques Paris-Kigali, le 29 novembre, à un simple effet collatéral de la participation d’une équipe française et de quelques journalistes de RFI au Tour du Rwanda – qui s’est achevé une semaine plus tôt – serait pour le moins hâtif. Il n’empêche : entre ces deux capitales que tout sépare depuis le génocide de 1994, la psychologie joue un rôle presque aussi important que la politique, et cela faisait exactement trois ans que le drapeau tricolore n’avait plus flotté dans le ciel du pays des Mille Collines. D’aucuns y virent donc un signe précurseur. Avec raison. Les cyclistes à peine partis, c’est le secrétaire général de l’Élysée, Claude Guéant, accompagné du conseiller ­Afrique André Parant, qui débarquait à Kigali pour quelques heures. Le temps d’être reçu par le président Kagamé et de se faire l’écho de la décision de ce dernier de rétablir des liens rompus un certain 24 novembre 2006, en pleine tourmente judiciaire franco-rwandaise.

Détestations réciproques

Pour en arriver là, après tant d’incompréhensions et parfois de détestations réciproques, il a fallu que les deux partenaires devenus adversaires consentent chacun à leur lot de concessions. La France, bien sûr, en acceptant de reprendre pratiquement à zéro l’enquête à charge, trouée comme un gruyère et de moins en moins crédible au fur et à mesure que se rétractaient les « témoins clés », du juge Jean-Louis Bruguière. En favorisant aussi les contre-­enquêtes de la justice française sur les ­coupables présumés du génocide, tant au Rwanda que sur son propre ­territoire, où une dizaine d’exilés font désormais l’objet de plaintes ­recevables. Écarté non sans une certaine désinvolture de l’acte final – il aurait tant aimé que ce soit lui qui, le 29 novembre, se rende à Kigali pour y parapher la fin des hostilités –, le ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner a joué un rôle déterminant dans cet apaisement, encaissant au passage les coups bas des différents lobbies, celui des militaires et celui des anciens responsables politiques de l’opération Turquoise. Le fait que Nicolas Sarkozy ne se soit jamais senti comptable du rôle controversé de la France dans le génocide rwandais lui a, paradoxalement, facilité la tâche. Sans lien de culpabilité, dénué de tout sentiment de revanche, le président français n’a ni les crispations de Jacques Chirac à l’égard du Rwanda, ni le complexe de Fachoda qui rongeait François Mitterrand.

De leur côté, les autorités rwandaises ne demandent plus à Paris l’expression d’une repentance et assurent désormais admettre que, « comme à Kigali », le pouvoir judiciaire soit en France indépendant de l’exécutif. Interrogé par Jeune Afrique, il y a huit mois, sur ses relations avec Nicolas Sarkozy, Paul Kagamé répondait : « Je crois que nous allons dans la bonne direction. » Manifestement peu pressé, il ajoutait qu’il faudrait « cependant que l’on réponde à cette question : un pays peut-il considérer que sa justice est supérieure et que ses lois priment sur celles des autres ? ». Apparemment, la réponse qu’il a fini par obtenir l’a rassuré…

Pour le reste, le président rwandais a pris l’initiative des retrouvailles avec le même détachement que celui dont il fit montre lors de la rupture, il y a trois ans. Il n’y a pas chez lui cette passion ambiguë qu’ont connue ses pairs francophones en froid avec Paris. Son univers culturel et linguistique, ses références, n’ont rien à voir avec la France, et il lui faudra toujours un interprète pour communiquer avec son homologue de l’Élysée. Dans ce pays de plus en plus anglophone (l’anglais y a supplanté le français comme langue d’enseignement public), la présence de Paris s’est réduite comme peau de chagrin. Les biens français au Rwanda se résument au lycée Saint-Exupéry et au centre culturel (tous deux fermés depuis 2006). Total a cédé ses stations aux Sud-Africains d’Engen, et le nombre de résidents français ne dépasse pas quelques dizaines d’individus. Quant à l’ambassade, elle avait été vendue à des investisseurs avant même le divorce de novembre 2006 – les diplomates français s’étant alors repliés sur des locaux loués dans le quartier de Kiyovu, non loin de la présidence. Même épure en ce qui concerne les échanges : quelques millions d’euros et une poignée de touristes venus rendre visite aux gorilles du Nord. En France, où l’État rwandais possède toujours une ambassade vide (dans le 17e arrondissement de Paris) ainsi que quelques appartements pour diplomates, la communauté rwandaise, politiquement divisée entre exilés (majoritairement hutus) opposants et émigrés tutsis proches du pouvoir de Kigali, regroupe moins de trois mille personnes. 

Nouveau départ ?

Les bases humaines et économiques d’un nouveau départ entre la France et le Rwanda sont donc ténues, même si elles existent. Hasard ou nécessité ? C’est au lendemain de l’annonce de son adhésion au Commonwealth – qui est tout sauf une surprise, puisque Kigali avait fait acte de candidature dès 1996 – que le Rwanda a renoué avec la France. Aurait-on voulu signifier par là que les relations bilatérales ne seront plus jamais ce qu’elles étaient avant le génocide qu’on ne s’y serait pas pris autrement. À quelques mois d’une élection présidentielle – prévue pour août 2010 – à l’issue de laquelle il devrait se succéder à lui-même et dont l’enjeu devrait être beaucoup plus le modèle de développement rwandais que les scories de l’holocauste, Paul Kagamé tourne une page. Il n’est pas, pour autant, devenu amnésique. 

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