Italie : Africains face à la Pieuvre

Par Jeune Afrique

A Rosarno, de nombreux saisonniers africains vivent dans une usine désaffectée © AFP/Getty Images

À Rosarno, en Calabre, de très graves incidents entre immigrés et autochtones ont fait 67 blessés. Xénophobie ? Oui, mais pas seulement. Car l’ombre de la ’Ndrangheta, la mafia locale, plane sur ce drame.

« Comment est-ce possible ? » Au lendemain de la révolte des travailleurs immigrés de Rosarno, en Calabre (Sud), toute l’Italie s’interroge. L’onde de choc provoquée par les affrontements sans précédent entre Africains et autochtones a profondément affecté une opinion déboussolée par la récession économique. Et qui a tendance à exprimer son malaise par des réactions intolérantes et xénophobes.

Pourtant, face aux remontrances du Vatican, « préoccupé et affligé » par ce drame, aux protestations de l’Égypte, qui dénonce la multiplication des agressions contre les immigrés, et aux interrogations, pour dire le moins, de l’Union européenne, les Italiens s’efforcent de faire marche arrière. Ils jurent que les hurlements des habitants de Rosarno qui, armés de bâtons et de barres de fer, exhortaient la police à tirer sur les travailleurs saisonniers africains ne reflètent pas la réalité de leur pays. Ils affirment découvrir les conditions de logement et d’hygiène intolérables imposées à ces derniers, de même que les vexations et les violences qui leur sont quotidiennement infligées.

Aujourd’hui, les images des passages à tabac durant la chasse à l’homme organisée par une partie de la population de Rosarno ont été remplacées par celles de manifestations en faveur des immigrés. L’idée est de faire oublier le plus vite possible ce terrible épisode, qui risque pourtant de faire boule de neige dans les régions septentrionales du pays, assez largement acquises aux idées xénophobes et populistes de la Ligue du Nord, l’encombrante alliée de Silvio Berlusconi. Dans ce contexte, le rapport préliminaire présenté par le ministère de l’Intérieur, qui parle d’événements orchestrés par la ’Ndrangheta, la mafia calabraise, fait passer la question du racisme à l’arrière-plan.

Expéditions punitives

« La mafia est à l’origine de la révolte de Rosarno qui, cette fois, n’a rien à voir avec le racisme, malgré la montée de l’intolérance en Italie, analyse Silvio Sircana, sénateur du Parti démocrate et ancien porte-parole du gouvernement de Romano Prodi. Quelques éléments ont certes fait publiquement état de leurs convictions en réclamant le départ des Africains, mais il ne s’agit que d’une minorité. » Alberto Cisterna, le substitut du procureur de la Direction générale de l’anti-mafia, a tenu des propos similaires.

Le fait est que tout a commencé lorsque des jeunes Italiens ont tiré à deux reprises avec une carabine à air comprimé sur des Africains employés à la récolte des oranges. Des expéditions punitives lancées pour « flanquer la frousse aux nègres ». Selon plusieurs témoins, ces derniers auraient refusé de payer le pizzo, sorte d’impôt forcé versé à la ’Ndrangheta en échange de sa protection. « C’est une pratique habituelle dans une ville où il y a plus de pistolets que d’habitants », estime Don Pino Masi, fondateur de l’association Libera.

Il y a un mois et demi, un épisode analogue avait déjà eu lieu dans la région. Pis encore, le 18 septembre 2008, en Campanie, dans la petite ville de Castel Volturno, près de Naples, le clan des Casalesi, de la Camorra (mafia napolitaine), avait carrément abattu six jeunes Ghanéens.

Depuis, les saisonniers africains ont peur. La nuit, ils se cachent. Dans la grisaille du petit matin, ils se rassemblent sur les places de Pianura, de Giugliano ou de Villarica en attendant l’arrivée des camions qui les emmèneront dans les champs où ils sont employés à la cueillette des agrumes.

Dans le sud de l’Italie, écrasé par la misère et tenu en coupe réglée par les quatre mafias – Cosa Nostra en Sicile, Sacra Corona Unita dans les Pouilles, Camorra en Campanie et ’Ndrangheta en Calabre –, la vie est dure pour les immigrés.

En novembre, ils sont dans les Pouilles pour ramasser les olives. En hiver, ils gagnent la Calabre, terre des orangers et des mandariniers. Au printemps, ils courbent l’échine pour cueillir les tomates en Campanie. En septembre, ils ramassent les pommes de terre et cueillent le raisin en Sicile. Ils sont sous les ordres des « caporaux », surnom donné ici aux contremaîtres agricoles. Des hommes sans pitié chargés par les mafias locales de contrôler le travail – au noir, bien sûr – des saisonniers ghanéens, marocains, ivoiriens, sénégalais, togolais, mauriciens, congolais et autres.

En Calabre, 4 000 immigrés d’origine africaine triment dans les champs contrôlés par la ’Ndrangheta. Pas de garantie salariale, pas de protection sociale, pas de logement et, surtout, aucune possibilité de revendiquer. La chiourme de la mafia est là pour mater les candidats à la révolte.

Pour 1 euro de l’heure, les saisonniers travaillent quinze heures d’affilée et dorment dans des baraques insalubres, sans eau, sans gaz ni électricité. Parfois, ils campent dans des usines désaffectées qui font partie du patrimoine immobilier de la « Pieuvre », comme on surnomme la mafia. Ou dans des tentes meublées avec des pneus de camion en guise de commode et des sièges de voiture plus ou moins éventrés servant de lit. Avec des bâches ou des morceaux de plastique, ils s’efforcent de boucher les trous qui leur servent de fenêtres.

Le salaire des "caporaux"

Les plus chanceux vivent dans des cabanons. Des pancartes clouées sur la porte mentionnent la ville dont ils sont originaires : Rabat, Dakar, Casablanca, Mombasa, Fès… À l’intérieur, des cartons servent de lit de camp.

Les « caporaux » prélèvent 5 euros par jour sur chaque salaire, plus les frais d’hébergement. Même les déplacements « professionnels » en camion sont facturés aux saisonniers (entre 2 et 3 euros).

À l’aube, les « caporaux » les font monter à bord des véhicules, après avoir choisi les plus forts, comme au temps des négriers. Pendant toute la journée, ils courbent la tête sous les vexations des contremaîtres, et les épaules sous le poids des caisses d’agrumes. Le soir, ceux qui n’ont pas de carte de séjour vivent dans la hantise d’être raflés par la police.

À la moindre esquisse de révolte, la Pieuvre envoie sur place ses hommes de main, les picciotti, pour mater les récalcitrants. « Les immigrés semblent avoir le courage qui manque aux Italiens pour combattre la mafia », commente l’écrivain napolitain Roberto Saviano. Oui, mais à quel prix !

Révolte orchestrée

Selon certains enquêteurs chargés du dossier, les différents clans de la ’Ndrangheta pourraient avoir orchestré la révolte afin de détourner l’attention des autorités après l’explosion d’une bombe, le 3 janvier, devant l’entrée du tribunal de Reggio de Calabre, le chef-lieu provincial. L’attentat n’a pas été revendiqué, mais le ministère de l’Intérieur est apparemment convaincu que la mafia a ainsi lancé un avertissement à l’État italien après les arrestations de plusieurs parrains en cavale et la saisie de certains de ses biens immobiliers.

Mais la thèse ne convainc qu’à demi les syndicats, qui, comme la CGIL (6,5 millions d’adhérents), réclament l’ouverture d’une enquête approfondie.

« La marge des producteurs est de 27 centimes au kilo, alors que les oranges sont vendues 1,55 euro sur les marchés », explique la syndicaliste Laura Mastrogiacomo. Furieux, les producteurs calabrais sont tentés de laisser pourrir les oranges et de se tourner vers l’Union européenne pour bénéficier des subventions allouées aux régions défavorisées, en faisant été d’une situation agricole difficile.

Dans l’opération, la mafia ferait coup double : elle chasserait les immigrés désormais inutiles, puis passerait à la caisse, à Bruxelles.

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