Une histoire de balai

par

Fouad Laroui est écrivain.

Il neige, il fait froid, les trains n’arrivent pas à l’heure et on glisse sur les trottoirs à cause du verglas. Aux Pays-Bas, la loi est formelle : vous devez enlever la neige qui se trouve devant votre porte – en fait, la neige qui se trouve devant toute la largeur de votre maison. C’est une sorte de devoir civique : si chacun le fait, le verglas ne se forme pas et les gens peuvent se promener sans tomber et se faire bobo – d’où des économies à ne pas négliger car une jambe cassée, c’est un travailleur en moins pendant un mois.

Tout cela peut sembler futile. Qu’est-ce que c’est que ces histoires de neige et de râteau ? Eh bien, pas du tout ! La preuve, c’est que le Premier ministre lui-même, monsieur Balkenende, a pris la parole, à la télévision, pour rappeler à ses concitoyens qu’ils devaient nettoyer devant leur maison. Il en a profité pour exalter les vertus citoyennes, ces petits gestes qu’on fait chaque jour, les uns pour les autres, et qui constituent la base du vivre-ensemble, de la démocratie, de la convivialité, bla-bla-bla… Tout le monde en avait les larmes z-aux z-yeux – sauf les cyniques, bien entendu.

L’extrême droite, qui fait feu de tout bois, surtout quand il gèle, en a profité pour commencer à susurrer que les étrangers, eux, ne balaient jamais devant leur seuil, qu’ils se fichent de ces coutumes ancestrales bien de chez nous, etc. Et on a exhibé quelques pauvres ahuris débarqués de Somalie ou du Kenya, qui n’avaient jamais vu la neige et qui se recroquevillaient autour du poêle et laissait les congères s’accumuler sur le trottoir. Ouh, la honte ! Vous voyez bien qu’ils sont inassimilables.

La campagne était en train de prendre quand un journaliste s’avisa de faire quelque chose de très simple : il alla faire un tour du côté de la maison du Premier ministre, à Capelle. Et il publia les photos du beau manteau de neige qui s’étalait devant sa porte. Eh oui ! Le Premier et la Première oublient leur devoir civique. Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais, disait ce vieux farceur de Voltaire quand on lui reprochait ses contradictions. Balkenende s’excusa platement en invoquant un emploi du temps trop chargé… Et il promit de se racheter.

Du coup la campagne anti-étrangers a été étouffée dans l’œuf et chacun balaie devant chez soi – littéralement.