Un sacrifice pour rien

Des blindés éthiopiens exposés à l'entrée de Massawa : un trésor de guerre © Nicolas Guillén

Depuis 2001, le pouvoir d’Asmara mène une répression tous azimuts. Comment vit-on dans une prison à ciel ouvert ?

« J’ai sacrifié ma vie pour la prospérité, le développement et la liberté, mais je me suis battu en vain. 65 000 personnes sont mortes pour notre indépendance et nous ne sommes arrivés à rien ! » regrette un vieux soldat du Front populaire de libération de l’Érythrée (FPLE)1. Selon l’organisation Human Rights Watch (HRW), qui a publié un rapport en avril 20092, entre 5 000 et 10 000 personnes sont emprisonnées sans jugement pour des raisons politiques ou religieuses. Et c’est sans compter les dizaines de milliers de déserteurs fuyant l’enrôlement forcé par l’armée sur une population de 5 millions d’habitants.

« Les dirigeants ont hérité de leurs années de rébellion des réflexes d’espionnite aiguë », explique Roland Marchal, spécialiste de la Corne de l’Afrique à Sciences-Po Paris. « Le régime ne fait confiance à personne, et encore moins à son propre peuple », ajoute un autre chercheur interrogé par l’organisation.

La conscription saigne à blanc le pays. Chaque Érythréen doit passer dix-huit mois sous les drapeaux, mais, depuis le début de la guerre avec l’Éthiopie en 1998, le régime a rappelé les anciens combattants, les réservistes, et étendu à une durée illimitée le service national. Certains conscrits approchent de la cinquantaine.

Les champs ne sont plus cultivés

« Des pick-up déboulent dans les villages pour embarquer les jeunes valides. Seules les femmes enceintes ou mariées avec des enfants sont épargnées », raconte une religieuse asiatique qui a vécu sept ans dans une zone rurale isolée. « Les champs ne sont plus cultivés car les paysans sont partis dans l’armée, et la malnutrition sévit », ajoute un prêtre européen qui a dû quitter le pays début 2009 après treize ans de présence. Et pour ceux qui osent l’exil, le risque pris est énorme. Les gardes-frontières tirent à vue. Et la famille restée sur place trinque. Mbrak, jeune réfugiée à Addis-Abeba, explique qu’après sa fuite son père a été emprisonné six mois. « Il savait que mon départ l’exposait, mais il préférait que je parte », témoigne-t-elle un sanglot dans la voix.

Elle a quitté un pays qui ressemble fort à une prison à ciel ouvert. Dans plusieurs localités, comme Mendefera, le couvre-feu est imposé à 23 heures. En journée, il est impossible de se déplacer entre deux villages sans être arrêté à un barrage où des soldats vérifient que les voyageurs sont bien en règle avec leurs obligations militaires. Le régime limite les contacts des Érythréens avec l’extérieur. De nombreux travailleurs humanitaires ou religieux travaillant dans l’éducation et la santé ont été expulsés entre 2005 et 2008. Une loi oblige les ONG à détenir un capital de 2 millions de dollars. Il ne subsiste qu’une seule ONG nationale et neuf ONG internationales dont les actions sont sous surveillance3.

Traitements cruels, torture…

Les communications téléphoniques avec l’Éthiopie sont suspendues. « Et tout le monde craint les écoutes. Personne n’évoque par téléphone la situation du pays », ajoute un homme d’affaires de la diaspora, qui vit à Nairobi. Internet est sous surveillance et la presse muselée. En 2001, l’Érythrée, qui comptait huit quotidiens nationaux, a suspendu tous les médias indépendants. « Radio Bana, la station de la jeunesse, a été phagocytée par le ministère de la Défense nationale, tandis que le ministère de l’Information s’occupe de diffuser la bonne parole à travers Eri-TV et la radio Dimtsi Hafash », explique le journaliste français Léonard Vincent, fin connaisseur du pays et ancien responsable Afrique de Reporters sans frontières (RSF). L’organisation dénombre plus de 30 journalistes emprisonnés et estime à 314 le nombre de centres de détention. Toute action contestataire mène tout droit en prison.

« La torture, les traitements cruels et dégradants et le travail forcé sont monnaie courante pour les conscrits ainsi que pour les détenus », dénonce HRW. Les châtiments infligés incluent les pires méthodes héritées de l’Italie mussolinienne ou du régime éthiopien de Mengistu, comme la crucifixion. Le sinistre pénitencier de l’île de Dahlak Kebir retient prisonniers des déserteurs et des membres de l’opposition dans des baraques en tôle ou dans des conteneurs. Cette répression vise particulièrement les confessions religieuses. Le patriarche de l’Église orthodoxe, Abune Antonios, a été destitué en janvier 2006. Le vieux prélat de 80 ans a été assigné à résidence entre 2006 et 2007, et, depuis, on est « sans nouvelles de lui », s’inquiète l’association Terre d’errance. Le dramaturge et journaliste Fessehaye Yohannes, vétéran de la guerre d’indépendance, est lui décédé au bagne d’Eiraeiro début 2007. Tout un symbole.

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1. Citation recueillie par HRW.

2. « Service à vie : répression par l’Etat et conscription illimitée en Erythrée ».

3. D’après le rapport de mission d’une délégation du Parlement européen, en visite dans le pays en novembre 2008.

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