Nicolas Guillén : « Les gens me fuyaient »

Il est l’un des seuls journalistes à s’être dernièrement rendus en Érythrée, en octobre et novembre 2009. Nous publions ses photos. Son récit est édifiant.

Je suis allé en Érythrée en tant que touriste. À aucun moment je n’ai dit que j’étais photographe – même lorsque j’ai demandé un visa. Avant de partir, j’ai été interrogé à l’ambassade d’Érythrée à Paris. Là-bas, je n’ai rencontré quasiment aucun touriste. Les Européens que j’ai vus étaient essentiellement des diplomates.

Une fois dans la capitale, si l’on veut sortir, on doit demander un permis. Il permet d’aller dans quatre villes seulement. Quand je suis allé à Keren, à 60 km d’Asmara, nous avons franchi quatre checkpoints, et à chaque fois j’ai été contrôlé.

Pour prendre des photos, je faisais tout en catimini. Je cachais l’appareil entre ma chemise et mon tee-shirt. Une fois, un policier que j’avais pris en photo m’a confisqué la pellicule.

Je ne pense pas avoir été suivi par des agents de renseignements mais, dans la rue, tout le monde m’épiait. Les gens me fuyaient. Ils ne voulaient pas être vus en train de parler avec un étranger. Par contre, quand on arrivait à s’isoler, c’était un vrai plaisir. Certains parlaient de la situation politique, d’autres non. Mais leurs yeux brillaient rien qu’à l’idée de parler avec un étranger. Tout le monde veut quitter ce pays.

Sur place, j’avais un contact – un étudiant. Il m’a aidé. Il a fait ça, je pense, parce qu’il rêve de fuir et de venir en Europe. Parfois, nous avons marché ensemble. Ce n’était plus sur moi que se portaient les regards, mais sur lui.

J’ai senti, tout au long de mon voyage, une réelle crainte. J’ai rencontré une femme de 26 ans qui se terrait chez elle pour échapper au service militaire. J’ai vu beaucoup d’enfants travailler aussi. La situation économique est difficile. Les prix ont triplé, voire quadruplé ces dernières années. En 2006, le thé coûtait 2 nakfas (0,10 euro), aujourd’hui, c’est 4 (0,20 euro). Quatre pains coûtaient 2 nakfas, aujourd’hui, six en valent 20…