L’exil ou le treillis

A Norrent-Fontes, près de Calais, les réfugiés reçoivent l'aide de bénévoles. © Olivier Tournon/Fédéphoto

Au risque de leur vie, ils ont traversé le continent et la Méditerranée. Arrivés en France, ils espèrent passer en Angleterre. Tous sont jeunes et ont voulu éviter l’armée.

L’objet de toutes leurs convoitises. Un camion arrêté sur une aire d’autoroute. Une remorque dont la porte se referme en France, la nuit, et s’ouvre en Angleterre, de l’autre côté de la Manche. Nous sommes à moins de 1 km de l’aire d’autoroute Saint-Hilaire-Cottes, près de Calais. Jusqu’en décembre, un camp de fortune abritait ici une trentaine de migrants, pour la plupart des Éthiopiens et des Érythréens. Depuis, ils ont été logés à Norrent-Fontes avant d’être transférés dans un autre camp, celui de Steenvorde.

Emmanuel a fui son pays il y a déjà deux ans et demi mais n’est arrivé qu’en janvier à Norrent-Fontes, après avoir trimé dans les maraîchages du sud de l’Italie. Il ne se plaint pas. Il a vu pire. « J’ai été enrôlé de force à 16 ans, dit-il. J’ai fait la guerre contre l’Éthiopie. J’ai été blessé trois fois mais j’ai survécu. Lorsque le conflit a pris fin, j’ai été obligé de continuer. J’ai tenté de fuir plusieurs fois, et à chaque fois que j’étais attrapé on me tabassait. Finalement, j’ai réussi à m’échapper par la Somalie. »

Emmanuel a 30 ans. Il en fait dix de plus. Sa voix est fatiguée. Il n’attend plus rien. Et ne veut plus se souvenir. Des tortures : « On nous laissait pendant des heures et des heures au soleil, sans rien à boire. » Des bastonnades. De sa fuite : sa longue marche de vingt-trois heures pour rejoindre la Somalie ; les 1 500 dollars qu’il a dû lâcher à des Soudanais pour rejoindre la Libye ; la traversée de la Méditerranée, qui a failli être, pour lui comme pour tant d’autres, son cimetière. « Après cinq jours de mer, on n’avait plus de moteur. On a été secourus par un hélicoptère. »

Ne pas parler politique

La seule image qu’il veut garder, c’est celle de sa famille, restée au pays. « C’est dur de les avoir laissés. Pour le reste, le pays est devenu une immense prison. » Aujourd’hui comme hier, il rechigne à l’idée de parler politique. C’est à peine s’il consent à accuser le gouvernement. Le président Afewerki ? « Ce n’est pas lui le fautif », croit-il savoir. « Ces réfugiés voient des espions partout », dit Léonard Vincent, un journaliste français qui les côtoie.

À ses côtés, Abdou se contente d’acquiescer aux propos d’Emmanuel. Il est plus jeune (25 ans), n’a pas connu la guerre et est resté moins longtemps dans l’armée (trois ans). Il a fui car il voulait savoir ce que c’était qu’être libre. Quand il est parti, avec la peur de se faire tirer dessus, il a laissé le père, la mère, les frères et les sœurs à la merci des autorités. Les parents des fuyards sont souvent emprisonnés et contraints de payer une amende.

Abdou n’a pas fini ses études. Ses mots sont rares. « C’est difficile ici », dit-il. Le froid, l’exclusion… Son regard inexpressif trahit sa lassitude. Après notre discussion, il retournera en silence auprès des autres Érythréens du groupe, réunis sur un canapé devant une télé qui crache des clips de musique américaine. Ce jour-là, ils ne sont que cinq Érythréens et moins de dix Éthiopiens. « Depuis l’accord passé entre l’Italie et la Libye [qui permet aux autorités italiennes de renvoyer les migrants en Libye, NDLR], ils sont de moins en moins nombreux », constate Lily, une bénévole.

Helen a la beauté de ses 20 ans. Elle est érythréenne mais n’a pas connu les horreurs du régime. C’est peut-être pour cela que l’espoir lui colle encore à la peau – elle dont l’adresse électronique est « helenadreams ». « J’ai grandi au Soudan », dit-elle dans un anglais impeccable. « Quand mes parents ont décidé de retourner au pays parce que mon père avait passé l’âge d’être enrôlé, j’ai décidé de fuir. Je ne voulais pas faire l’armée. Ce n’est pas pour les femmes ! » Helen rêve de suivre des études en informatique en Grande-Bretagne. Pour trouver un travail, envoyer de l’argent à sa famille… et faire venir sa petite sœur de 16 ans.

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