Massacres en RDC … et pourtant nous savions

Écrit par Nicholas D. Kristof, New York Times

Les belligérants se servent du viol comme d'une véritable arme de guerre. © D.R

On se demande aujourd’hui comment chefs d’État, journalistes, religieux ou citoyens ordinaires ont pu fermer les yeux sur le meurtre de 6 millions de Juifs pendant l’Holocauste. Et nous sommes persuadés que nous n’aurions pas fait comme eux.

Pourtant, à ce jour, la guerre dans l’est du Congo a non seulement duré plus longtemps que l’Holocauste, mais elle a été plus meurtrière, avec un bilan estimé à 6,9 millions de morts. Et que faisons-nous ?

Ce que ces chiffres ne montrent pas, c’est la nature de cette violence, avec la RD Congo devenue centre mondial du viol, de la torture et des mutilations. Ils ne disent pas non plus, dans leur froideur anonyme, le calvaire de Jeanne Mukuninwa, 19 ans, qui, on ne sait trop comment, parvient parfois encore à rire.

Elle avait tout juste 14 ans quand ses parents ont disparu pendant les combats. Quelques mois plus tard, réfugiée chez son oncle, elle a vu arriver les extrémistes hutus. C’était le jour de ses premières règles, les seules qu’elle ait jamais eues. « Ils ont d’abord attaché mon oncle, raconte Jeanne, ensuite ils lui ont tranché les mains, arraché les yeux, coupé les pieds puis les organes sexuels. Et ils l’ont laissé comme ça. Il était encore vivant. » Devant sa femme et ses enfants. « Ensuite, ils nous ont tous emmenés dans la forêt. »

Jeanne et les autres filles étaient régulièrement attachées, les bras en croix, et violées par plusieurs miliciens. Rapidement, elle est tombée enceinte. Les viols n’ont pas cessé. Parfois même avec des bâtons, qui lui vrillaient les entrailles. Le fœtus malgré tout a survécu, mais Jeanne était encore trop peu développée pour un accouchement. Un des prisonniers, médecin, voyant que la jeune fille allait mourir en couches, lui a ouvert le ventre sans anesthésie et avec un couteau usagé. Il en a sorti un bébé, mort-né. Jeanne, à l’agonie, a été abandonnée dans un fossé, au bord de la route.

C’est là qu’elle a été trouvée et emmenée à Bukavu. « Elle était totalement détruite à l’intérieur », raconte le docteur Mukwege, 54 ans, responsable à l’hôpital Panzi. […] Il a opéré Jeanne neuf fois en trois ans pour mettre un terme à son incontinence, due à une fistule, avant qu’elle puisse repartir dans son village. « Il m’avait dit d’éviter les hommes pendant trois mois », se rappelle Jeanne. Trois jours après son arrivée au village, les miliciens sont revenus et l’ont encore une fois violée. Les plaies se sont rouvertes. Le docteur Mukwege l’a une nouvelle fois opérée, mais il restait si peu de tissus sains qu’il n’est pas sûr qu’elle puisse un jour être de nouveau continente. « Parfois je me demande ce que je fais ici, lâche le docteur. Il n’y a pas de solution médicale. » Ce qu’il faut, explique-t-il « ce n’est pas plus d’aide humanitaire, c’est un effort international bien plus vigoureux pour mettre fin à la guerre ».

Cela veut dire faire pression sur le voisin rwandais, […] sur le président congolais, Joseph Kabila, […] que les États-Unis s’impliquent pour que des efforts soient faits concernant le contrôle du commerce des minerais. Pour que les chefs de guerre ne se servent plus du coltan, du zinc ou de l’or pour acheter des armes. Sans un leadership fort, les combats en RD Congo continueront indéfiniment. Si nous n’agissons pas maintenant, quand le ferons-nous ? Quand on aura atteint les 10 millions de morts ? Quand Jeanne sera enlevée pour la troisième fois ?

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