Hédi Kaddour : « Un écrivain, ça ferme sa gueule »

Par Jeune Afrique

"Ce qui est important, c'est la circulation. Les racines, c'est végétal, c'est pour les arbres." © Olivier Roller/Fedephoto

Remarqué pour son roman " Waltenberg ", paru en 2005, le poète, essayiste et traducteur d’origine tunisienne revient avec deux textes remarquables : un court roman et un journal. Interview.

Après un premier roman très remarqué (Waltenberg, 2005), qu’il a publié à l’âge de 50 ans, le Français d’origine tunisienne Hédi Kaddour vient de sortir chez Gallimard deux livres… en même temps ! Savoir-Vivre, un roman court et dense dont on ne peut raconter l’histoire sans révéler l’incroyable coup de théâtre qui la sous-tend. Et Les Pierres qui montent, un journal d’une richesse et d’une profondeur rares, ballottant le lecteur entre des anecdotes crayonnées sur le vif en pleine rue, des notes prises pour des cours et des analyses littéraires. Poète, romancier, critique, traducteur, enseignant, Hédi Kaddour est sans conteste un grand écrivain.

JEUNE AFRIQUE : Vous avez créé l’événement avec Waltenberg, en 2005. Aujourd’hui, vous publiez deux livres coup sur coup. Vous aimez les effets de surprise ?

HÉDI KADDOUR : Après Waltenberg, je cherchais à faire quelque chose d’un peu singulier. J’ai eu l’idée d’un journal à l’intérieur duquel se développerait un feuilleton. Au bout de deux mois d’écriture, je me suis rendu compte que les deux, le journal et le feuilleton, se dévoraient l’un l’autre. Alors j’ai extrait le feuilleton, qui est devenu un court roman.

Votre journal de l’année 2008 est foisonnant. Vous êtes un « chasseur de notes » ?

Oui, c’est une chasse aux faits saillants, à ce qui déchire l’indifférenciation quotidienne. On est comme un photographe, qui voit des choses que les autres ne voient pas parce qu’il possède un œil-cadre. Je descends dans la rue avec une phrase en manque, qui va chercher son objet. Le journal de 2008 in extenso doit faire 900 pages ! Prendre des notes m’a réconcilié avec mes voisins de restaurant. Comme cette femme, qui m’emprunte Le Monde que je viens de lire et qui dit à son mari : « Tu permets, hein, on s’est parlé toute la journée… » Dès les années 1980, j’ai commencé à écrire et à prendre des notes. Pendant longtemps, j’en ai fait des poèmes.

Avez-vous cherché à donner un sens à toutes ces notes ?

Je ne sais pas si j’ai quelque chose à transmettre au lecteur. Mais, en arrière-plan, il y a cette réflexion, qui me guide toujours : « Un écrivain, ça ferme sa gueule. » Je ne suis pas éditorialisant. Je ne donne pas mon avis sur le monde. L’auteur bulgare Elias Canetti disait que l’écrivain « s’écrit en mille morceaux ». Notre tâche, c’est la mise en voix des autres.

Dans Savoir-Vivre, on ne peut s’empêcher de percevoir des résonances contemporaines, notamment avec cette crise de l’entre-deux-guerres qui écrasait les individus…

Bien sûr, parler de destinées individuelles prises dans la tourmente n’est pas anodin. Il y a même deux crises : celle de l’après-Première Guerre mondiale et celle de 1929. Les deux personnages principaux, le colonel et Gladys, sont aux prises avec une perte d’identité. Le système capitaliste, à la faveur de la crise, procède à des réajustements très durs, qui ne seraient pas acceptés en temps normal. C’est tout le cynisme de ce moment extraordinaire, qui oblige les individus à changer d’emploi, de rôle et d’identité. Le titre Savoir-Vivre fait référence au code de bonne conduite britannique mais aussi à la survie dans une société très cruelle.

Vous êtes né à Tunis mais vous êtes très discret sur vos origines. Pourquoi ?

Je suis né en Tunisie d’un père tunisien et d’une mère pied-noir, mais, à 12 ans, j’ai été catapulté sur la montagne Sainte-Geneviève à Paris, et on m’a dit : « Travaille ! » Pour moi, la vie au sein d’une société maghrébine est liée au Maroc car j’ai vécu douze ans à Meknès, comme coopérant français, soit autant d’années qu’en Tunisie. Il ne s’agit pas de passer ses origines sous silence mais, mettre en scène l’amour que j’ai pour mes souvenirs d’enfant, ce n’est pas mon genre. L’autofiction est une voie de garage. Le fait d’être né en Tunisie, d’avoir vécu au Maroc et en France, de parler anglais et allemand m’a donné le sentiment que ce qui est important, c’est la circulation. L’image des racines, c’est végétal, c’est pour les arbres.

Avez-vous tout de même appris l’arabe ?

J’avais la langue dans la gorge, mais je l’ai véritablement apprise au Maroc. Je suis parti dans ce pays en 1971 comme professeur coopérant et j’y suis resté jusqu’en 1984. J’ai passé une licence d’arabe. Plus tard, j’ai fait quelques traductions de textes du philosophe andalou Ibn Hazm et de maqamat (prose rimée) de Badi az-Zaman. À Meknès, j’ai aussi préparé l’agrégation de lettres, en 1976, loin de tout. Je suis venu passer l’oral à Paris, et j’ai été reçu major ! J’ai appris, il y a quelques années, que les résultats ont été donnés en retard parce que l’inspecteur général président du jury voulait vérifier que j’avais bien la nationalité française. Il aurait mal pris le fait d’avoir un métèque comme premier à l’agrégation ! Il m’a aussi annoncé qu’il n’y avait pas de poste pour moi en France, alors que les trois premiers reçus au concours avaient à l’époque des postes « réservés » en fac ou en classe préparatoire. Mais les choses finissent toujours par arriver. En 1984, alors que ma femme et moi venions de rentrer en France, j’ai reçu une invitation de la directrice de l’École normale supérieure : elle avait décidé de me recruter. C’est comme ça que je suis devenu enseignant dans un haut lieu de l’élitisme républicain français, pour un petit quart de siècle.

Vous n’êtes pas tendre avec les auteurs contemporains. Vous égratignez Houellebecq, BHL, Amélie Nothomb…

Il arrive parfois qu’on présente des livres au public en les faisant passer pour de grands crus alors que ce ne sont que des beaujolais de l’année. Autre image : un livre, c’est un peu comme un pull ; il faut en évaluer la texture. Et faire la différence entre l’acrylique et un cachemire trois fils… Je pense que la mauvaise littérature chasse la bonne. Sur les étals de librairie, c’est la bataille pour la mise en place, l’espace vital. Cela dit, il ne faut pas trop perdre son temps à critiquer les autres. La mauvaise littérature se nourrit aussi de la bonne qu’on n’a pas écrite.