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Des Springboks aux Bafana Bafana

Écrit par William Gumede*

* Politologue et éditorialiste sud-africain. Coauteur de The Poverty of Ideas (éd. Jacana, 2009).

Pour Jacob Zuma, la Coupe du monde de football pourrait servir trois objectifs : unifier un pays secoué par des tensions raciales, montrer sa patrie au reste du monde sous un jour plaisant et relancer une économie en phase critique.

Zuma compte s’inspirer de l’ancien président Nelson Mandela. En 1995, ce dernier avait su tirer parti de la Coupe du monde de rugby – que l’Afrique du Sud avait remportée contre toute attente – non seulement pour souder son peuple après les blessures de l’apartheid, mais aussi pour persuader le monde extérieur qu’il pouvait avoir confiance en l’Afrique du Sud. Mais le pays d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec cette époque bénie.

La première ironie de l’histoire, c’est que la grande majorité des Noirs, fervents supporteurs de football, ne pourront pas se payer de billets pour assister aux matchs. Seize ans après l’instauration de la démocratie, l’Afrique du Sud reste l’un des pays les plus inégaux au monde, et les contours de la pauvreté se dessinent toujours sur des lignes raciales, les Noirs (sauf pour une toute petite élite) demeurant parmi les plus pauvres et les Blancs dans les classes aisées.

En 1995, les Noirs étaient encore indulgents envers leurs dirigeants. Aujourd’hui, ils ne veulent plus attendre pour cueillir les fruits de la démocratie, encore trop haut perchés pour eux.

En 1995, la transition miraculeuse forçait le respect et l’admiration. Aujourd’hui, les reportages quotidiens sur la corruption, les attaques contre les institutions démocratiques et le recours trop facile, par certains caciques de l’ANC, à l’excuse raciale pour justifier leur enrichissement personnel ont transformé le « pays bien-aimé » en nation tristement semblable à tant d’autres en développement.

Les succès de 1995 reposent essentiellement sur la personnalité de Mandela. Son engagement sincère en faveur d’une Afrique du Sud démocratique, non raciale et égalitaire en faisait un phare de ralliement naturel à la fois pour des Noirs pleins d’espoir et pour des Blancs inquiets de leur avenir. Le contraste entre l’autorité morale de Mandela et les affaires troubles de Jacob Zuma n’en est que plus frappant.

Zuma et l’ANC ont promis l’impossible et fait croire aux Sud-Africains qu’ils retireraient de l’événement des avantages concrets. En réalité, dans les pays en développement qui ont hébergé une Coupe du monde, les pauvres n’ont jamais vu leur niveau de vie s’améliorer. Pis, les économies se sont retrouvées avec de lourds déficits à gérer.

Malheureusement, la Coupe du monde de 2010 est déjà – on le sait – une chance ratée d’étendre le réseau de transports publics et d’aménager les quartiers délaissés pendant l’apartheid. Les constructions et aménagements réalisés ces dernières années dans la perspective de l’événement l’ont été dans des villes et des zones blanches ou déjà riches il y a quinze ans.

Les Noirs souhaitent la victoire de l’équipe nationale. Et un triomphe des Bafana Bafana aurait cent fois plus d’impact sur le moral de la nation que les victoires des Springboks en 1995 et 2007. Hélas, l’équipe des Bafana Bafana est désespérément inefficace. Comme la politique, le football sud-africain n’a pas encore été l’occasion de success-stories réjouissantes et n’a pour le moment servi qu’à enrichir une élite trop fermée.

Un accueil réussi de l’événement mondial (et une victoire improbable des Bafana Bafana) apporterait un peu de répit à Zuma, à son gouvernement et à l’ANC. Peut-être même un peu de patriotisme unificateur. Mais il est également probable que la ­dépression post-partum soit intense quand tout le monde aura bien compris qu’être hôte de la Coupe du monde de football n’apporte ni nouveaux emplois, ni investissements de long terme, ni unité nationale – et pourrait, bien au contraire, se transformer en lourd fardeau financier, et accroître les tensions raciales, les dissensions au sein de l’ANC et la fronde populaire contre le chef de l’État. On sera alors loin, très loin de l’effet Coupe du monde 1995 !

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