Les enfants gâtés du système

Par Jeune Afrique

© Glez

Un scandale financier, un assassinat, un vaudeville politico-économique...  Trois affaires récentes mettent en lumière le comportement délictuel des « fils et filles de ». Enquête sur une impunité ayant presque force de loi.

La mise sous contrôle judiciaire, le 13 janvier, de Mohamed Meziane, PDG de Sonatrach, est due essentiellement aux agissements de son fils Fawzi, impliqué dans une affaire de trafic d’influence. Un mois plus tard, l’assassinat du colonel Ali Tounsi, directeur général de la Sûreté nationale, par un de ses plus proches collaborateurs, est, lui aussi, selon les premiers éléments de l’enquête, lié aux activités économiques délictueuses de la progéniture du meurtrier. Dernière affaire en date : la démission fracassante d’Azouaou Mehmel, patron de Mobilis, opérateur de téléphonie du groupe public Algérie Télécom, motivée par le refus de sa tutelle d’entériner sa décision d’écarter la directrice de la commercialisation, Sihem Djenouhat, fille du numéro deux de l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA, centrale syndicale), par ailleurs ­membre influent du Rassemblement national démocratique (RND, du Premier ministre Ahmed Ouyahia).

Un mal endémique

Un scandale financier, un meurtre et un vaudeville politico-économique. Résultat : les frasques des « fils et filles de » alimentent toutes les conversations. Dans le Sud, on les appelle « Ouled Qiyada » (« fils du commandement ») ; et dans le Nord, « Aït Tchipa », mêlant malicieusement le tamazight et un anglais arabisé pour dire « fils de tip » (pourboire), autrement dit de pots-de-vin. Civils et militaires, magistrats et banquiers, élus et administrateurs, syndicalistes et cadres, le mal touche tous les rouages de l’Algérie d’en haut. C’est même l’une des caractéristiques du système.

Au niveau national ou local, la progéniture de la République a toujours fait des siennes, et ses abus nourrissent le scepticisme des Algériens à l’égard de leur justice. Porter le nom d’un homme politique influent, d’un officier supérieur ou d’un puissant magistrat procure privilèges et promesses de rente. Certes, ils ne sont pas tous impliqués dans des activités illégales, seule une minorité affichant l’arrogance du pedigree. Mais il n’en demeure pas moins que leur comportement et leurs privilèges expliquent en partie le désamour des citoyens pour leurs gouvernants.

Si les promesses de démocratisation de l’enseignement ont été tenues (6 000 étudiants, dont à peine 1 000 jeunes femmes, à l’indépendance, en 1962, contre près de 2 millions aujourd’hui, dont 60 % d’Algériennes), l’égalité des chances, thème récurrent du discours officiel, n’a jamais été une réalité. « Les bourses d’études à l’étranger ont toujours été monopolisées par les “fils de” au détriment des majors de promotion, déplore un ténor du barreau. L’Agence pour la coopération internationale, qui les distribue, est dépendante du ministère des Affaires étrangères et veille à servir en premier lieu les fils de la nomenklatura. Résultat : une discrimination dans la constitution de l’élite, un diplômé de Harvard ou d’Oxford étant toujours avantagé par rapport à un juriste formé à la faculté de droit de Ben Aknoun. Le plus souvent, le diplôme est inutile dès lors que l’ascendant est un homme puissant, le népotisme étant le mode de fonctionnement du système et la cooptation le critère de recrutement. » L’atout du pedigree joue également pour de simples homonymes. Porter le même nom qu’un général peut ouvrir droit à de multiples opportunités, pour peu que l’on fasse preuve d’habileté.

Réseaux d’influence

Les « fils de » actifs dans la sphère économique ne baignent pas tous dans l’illégalité, utilisant parfois leurs réseaux d’influence pour adapter la réglementation en fonction de leurs intérêts. Par exemple, ils s’arrangent pour que le créneau économique qu’ils occupent soit quasi monopolistique en faisant voter une nouvelle réglementation imposant des conditions draconiennes pour la création ou la représentation de sociétés concurrentes.

En Algérie, comme ailleurs sans doute, le rang politique, économique ou administratif du père assure à ses enfants une position centrale dans la passation des marchés publics. La bonne santé des cours pétroliers ces dernières années a permis à l’économie algérienne de passer du statut de pays soumis aux injonctions des institutions de Bretton Woods à celui de nouveau riche dépensant sans compter pour la mise à niveau de ses infrastructures et disposant d’un confortable matelas de devises (près de 150 milliards de dollars en réserves de change). Avec 30 milliards de dollars en moyenne annuelle, le montant des marchés publics ne peut qu’attiser les convoitises. Les proches de ceux qui décident sont donc les mieux placés pour en tirer profit. Ils créent des sociétés de consulting ou de négoce, usent de leur proximité avec le « décideur », et deviennent de facto intermédiaires. C’est le cas de Fawzi Meziane, le fils de l’ex-PDG de Sonatrach, qui s’est érigé en interlocuteur obligé des fournisseurs d’équipements ou de prestations du groupe pétrolier public et dont les agissements lui ont valu d’être incarcéré, en compagnie du fils d’un ex-dirigeant d’une ­banque publique. Preuve que les « fils de » agissent également en réseau.

Indécent Bling-bling

L’arrestation de Fawzi Meziane et la mise en examen de son père sont-elles l’exception qui confirme la règle selon laquelle les enfants gâtés du système et leurs parents trop bienveillants bénéficient d’une certaine indulgence ? Avocat de Meziane père et fils, Me Miloud Brahimi tranche : « Il n’y a pas d’impunité, et plusieurs affaires le prouvent, comme celle de l’ancien wali de Blida, relevé, jugé et condamné pour les délits commis par son fils, lui-même emprisonné. C’est la nature du système qui veut que la justice ne soit pas la même pour tous. » Les écarts sont pourtant légion. Il y a quelques années, le fils d’un haut fonctionnaire a séquestré, torturé et laissé pour mort un rival amoureux. L’affaire fit grand bruit. Le tortionnaire fut certes interpellé. Poursuivi pour un chef d’inculpation passible de cinq ans de réclusion criminelle, il fit quelques mois de prison à El-Harrach, avant d’être élargi quelques mois plus tard.

Les « fils de » malmènent allègrement l’État de droit. Comme lors de cette prise d’otages avec demande de rançon dans une ville de l’intérieur du pays. La police avait tendu un piège aux ravisseurs lors de la remise de la rançon et arrêté un individu en moto chargé de la récupérer. La qualification des faits ne souffrait d’aucune ambiguïté. Malgré le flagrant délit, le tribunal a relaxé le motard et prononcé… un non-lieu. Renseignement pris, il s’agissait de l’ami d’enfance du fils d’un général, patron de la région militaire. « Jouer de son nom pour s’enrichir est de bonne guerre, dénonce Redouane, militant de Rassemblement Actions Jeunesse (RAJ), une association particulièrement active en milieu estudiantin. En revanche, l’influence sur les décisions de justice est inacceptable. »

L’autre caractéristique des enfants gâtés du système qui met en rage le quidam est le côté bling-bling. Lors des cérémonies protocolaires, les parkings réservés aux véhicules officiels abritent parfois les Ferrari, Lamborghini et autres Hummer de cette progéniture qui n’a plus froid aux yeux. La situation sécuritaire a imposé un dispositif de protection aux personnalités de l’État et à leur progéniture. Et quand un Aït Tchipa s’éclate en boîte de nuit, il est accompagné de ses gardes du corps. La musique électro n’adoucissant manifestement pas les mœurs, l’arme de poing dont il bénéficie sert d’argument de séduction, voire de menace, agitée au nez des filles récalcitrantes et des rivaux. « Tous les moyens sont bons pour accumuler du capital, témoigne Nabil, jeune cadre d’une banque publique. J’en connais qui négocient leurs privilèges. Ainsi, une carte d’accès aux plages des résidences d’État se négocie 50 000 dinars [520 euros] et un badge pour un véhicule privé 100 000 dinars. C’est le tarif qu’applique la fille d’un chef de parti islamiste influent ou le fils d’un syndicaliste de renom. Leurs parents résidant au Club des pins, ils ont le droit de recevoir régulièrement leurs amis. Au début de chaque saison estivale, ils adressent leur liste aux services de sécurité chargés de la protection du site. Ces derniers leur délivrent autant de cartes d’accès et de badges véhicules qu’ils souhaitent. Cette liste est devenue source d’enrichissement pour les “fils de”. »

Autre moyen de s’enrichir : faire figurer son prestigieux nom parmi les actionnaires d’une entreprise. Cela facilite grandement l’accès à de juteux marchés et parfois plus. Ainsi cet homme d’affaires astucieux qui a réussi à obtenir l’agrément pour sa compagnie aérienne, alors que la réglementation s’y oppose depuis le scandale de Khalifa Airways. Comment ? En proposant à Tewfik Bendjedid d’être son associé. Pour convaincre le fils de l’ancien président de la République de faire partie de l’aventure, il lui a offert des parts du capital de la compagnie sans contrepartie financière. Il n’y a là rien d’illégal… si ce n’est l’existence juridique de la société.

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