Cinq chansons qui ont fait danser le Congo

D' © D.R.

Kinshasa pourrait sans complexe recevoir le titre de capitale musicale de l’Afrique, tant les tubes congolais ont marqué le continent. Retour en rythme sur cinquante ans d’histoire.

Indépendance cha-cha, de Joseph Kabasele et l’African Jazz

Un hymne à l’Afrique libre

30 juin 1960. « Indépendance cha-cha tozuwi e ! O Kimpwanza cha-cha tubakidi ! O Table ronde cha-cha, ba gagné o ! O Lipanda cha-cha, tozuwi e ! » Portés par la voix sensuelle de Joseph Kabasele – qu’on appellera plus tard Grand Kallé –, les Congolais fêtent et dansent l’indépendance. Et reprennent en chœur, avec leur idole, les noms des héros du pays – Bolikango, Kasa-Vubu, Lumumba, Tshombe, Kamitatu, Essandja, Mbuta Kanza…

La chanson, qui fera le tour de l’Afrique­, est née à Bruxelles, lors de la Table ronde du 20 janvier 1960 : le gouvernement belge et les principaux leaders politiques congolais se réunissent pour statuer sur le devenir de la colonie. Dans les coulisses, amené par la délégation congolaise, se trouve un groupe de musiciens, dont Vicky Longomba­, de l’orchestre OK Jazz, et Kabasele, fondateur de l’African Jazz. Il est très proche de Patrice Lumumba, qui, dit-on, lui aurait soufflé l’idée de la chanson. Les premiers moments d’euphorie passés, le Congo indépendant est, hélas, très vite en butte à une série de crises, mutineries et mouvements sécessionnistes.

 

67 Mbula oyo, tokanga mabumu, de Jeannot Bombenga et le Vox Africa

Des sacrifices à l’insouciance

« 67, c’est l’année des sacrifices, on doit se serrer la ceinture… Mieux vaut être pauvre dans la liberté que riche dans l’esclavage », fredonne Jacques, un Kinois proche de la soixantaine. Souvenirs, souvenirs… Le 24 novembre 1965, le premier président du Congo indépendant, Joseph Kasa-Vubu, est renversé par le lieutenant-général Joseph-Désiré Mobutu. Un mois plus tard, au stade Tata-Raphaël, à Kinshasa, le nouvel homme fort exhorte ses compatriotes à travailler pour la prospérité du pays. Le slogan « Retroussons les manches » est lancé et, pour contribuer à la vulgarisation de ce beau programme, le populaire Jeannot Bombenga chante 67 Mbula oyo, tokanga mabumu, qui devient le générique du journal parlé.

Les tubes qui font vibrer les Congolais parlent de tout. De la vie, voire de la mort, comme Mokolo nakokufa de Rochereau, de son vrai nom Pascal Emmanuel Sinamoyi, une des sommités de la musique congolaise, fondateur de l’orchestre African Fiesta. Aujourd’hui encore, les « mamans » ont la larme à l’œil en écoutant ce titre-culte, sorti en 1966, dans lequel Seigneur Rochereau – qui changera plus tard son nom en Tabu Ley dans le cadre de l’« authenticité » prônée par Mobutu – s’interroge, avec mélancolie, sur ce que lui et quatre autres personnages feront le jour de leur mort. Mais l’amour – avec ses joies, ses peines et ses trahisons – et les femmes restent le thème principal des chansons. L’argent aussi, qui coule à flots. Certes la manne minière ne profite vraiment qu’à une poignée de Congolais, mais la majorité de la population vit encore à peu près bien. C’est le temps de la fête, de la sape et d’une certaine insouciance. Dans les bars-dancings, la musique fait valser les corps et tourner les têtes. « On boit, on casse tout et on ne paie pas… » Une image souvent présente dans la production musicale d’alors.

 

Mario, de Franco

Le temps des tubes

Difficile de faire un choix parmi les chansons-cultes parues dans le Zaïre des années 1970-1980, à jamais gravées dans la mémoire collective congolaise et même africaine, œuvres de stars tels Tabu Ley, Franco, Papa Wemba, le groupe Zaïko Langa Langa, Dr Nico…

À coup sûr, Mario fait partie du lot. Sept minutes de pur bonheur et de déhanchements langoureux. Sortie en 1985, la chanson du célèbre Franco, de son vrai nom François Luambo Makiadi, enflamme toujours les foules. Surtout, ne vous hasardez pas à qualifier un Congolais de Mario, il deviendrait rouge de colère ! Car le Mario en question n’est autre qu’un séducteur entretenu par une bourgeoise argentée qui, lassée, finit par le chasser. Honte au monsieur sans morale. Dames riches mais esseulées, en mal d’ébats amoureux, jeunes hommes en quête d’argent facile… Tels sont quelques-uns des traits d’une société dont Franco connaît toutes les facettes et qu’il a su si bien chanter.

Côté notoriété, les femmes ne sont pas en reste, avec les divas Mpongo Love ou Mbilia Bel. Dès 1981, Abeti Masikini fait un carton à Kinshasa avec une chanson à la gloire du pays, Zaïre oye. Après avoir roucoulé sur I love you, elle sort en 1986 Je suis fâchée, titre phare de l’album du même nom. L’amour contrarié, mais l’amour quand même. Le titre connaît un grand succès sur le continent et confirme son statut de grande star internationale.

Un an plus tard, Papa Wemba, au summum de sa gloire, enregistre La vie est belle, pour un film éponyme dans lequel il tient le rôle principal. Pourtant, en cette fin des années 1980, la vie n’est plus vraiment belle : les premiers signes de la crise économique commencent à pointer.

 

Franc congolais, collectif

Patriotisme version Kabila père

La décennie 1990 est une période noire : interminable conférence nationale, pillages, guerre et chute de Mobutu, renversé en mai 1997 par Laurent-Désiré Kabila. Surprise. Le 30 juin 1998, à l’occasion du lancement de la nouvelle monnaie du pays, les Congolais découvrent Franc congolais. Et revoilà la musique mise au service de la politique ! C’est en effet avec l’idée de faire vibrer la corde patriotique de la population que le régime lance cette chanson. Sur un air de rumba – clin d’œil aux années 1960 –, Franc congolais appelle à la reconstruction du mboka (« pays » en lingala), dont elle égrène le nom des provinces, tout en saluant le « héros national Lumumba ». Pas un immense succès mais la chanson aura mobilisé plus d’une vingtaine d’artistes.

 

Augustine, de Werrason

Les troubles de… l’amour

Paradoxalement, durant ces années sombres, les chansons congolaises ne reflètent guère les événements douloureux que traverse le pays. Koffi Olomidé, Antoine Agbepa Mumba dans le civil, s’impose avec de belles mélodies et quelques interrogations existentielles.

La décennie suivante, tout aussi troublée, ne sera pas plus engagée. C’est à cette époque que la scène musicale nationale consacre la génération « ndombolo », dont les têtes d’affiche sont les frères ennemis JB Mpiana et Werrason ainsi que leur cadet Fally Ipupa. Dans Augustine, un des succès des dix dernières années, Werrason, alias « le roi de la forêt », met en garde sa dulcinée : « Augustine, on ne badine pas avec l’amour… » Tout un spectacle, version live, quand les danseuses font onduler, non sans audace, leurs formes arrondies. Ainsi, à part quelques rappeurs incisifs, le courant musical qui électrise aujourd’hui la jeunesse congolaise, loin d’évoquer les bruits de bottes et autres problèmes du mboka, célèbre surtout le bolingo : l’amour, toujours l’amour…

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