Au-delà des clichés

Sad Eyed Model, du Mozambicain Ricardo Angel (1962) © RICARDO ANGEL, COURTESY AFRONOVA

Le Palais des beaux-arts de Bruxelles expose cinquante ans de photographie africaine. Le regard décalé d’un continent qui se joue des codes occidentaux.

Bien plus qu’un voyage dans le temps, l’exposition « Un rêve utile »* propose un voyage dans l’imaginaire. Conçue par le curateur d’origine camerounaise Simon Njami – à qui l’on doit, entre autres, la grande exposition d’art contemporain « Africa Remix », réalisée en 2005 – « Un rêve utile » est présenté dans le cadre de l’Été de la photographie et du festival Afrique visionnaire, organisé en Belgique à l’occasion du cinquantenaire de l’indépendance de dix-sept pays africains.

À travers près de 200 tirages se dévoilent cinquante ans de photographie africaine. Et se révèle un regard nouveau, celui d’une introspection, d’une Afrique libre en train de se construire, qui se regarde et qui apprend à s’approprier ses propres images. Jusque dans les années 1950, les clichés disponibles sur les sociétés africaines étaient, essentiellement, ceux produits par l’œil colonial. Un œil ethnographique, bien souvent en quête d’exotisme. Avec l’indépendance viennent l’émancipation et le contrôle de l’image, la possibilité de donner de soi une autre perception que celle fabriquée par l’ancien maître.

"The Americans", du Sud-Africain Bob Gosani, reporter au magazine Drum (voir ci-dessous).

Être libre, c’est pouvoir montrer une Afrique moderne qui s’encanaille sous les boules à paillettes des dancings de Bamako (Malick Sidibé) ou de Kinshasa (Jean Depara). « Ces photos, explique Simon Njami, traduisent la liberté et la fierté d’être. C’est-à-dire qu’il n’y a plus un étranger, un “maître” – le colon en l’occurrence –, qui vous dicte ce que vous devez faire, qui vous donne vos horaires, qui vous asservit. Vous êtes votre propre maître, vous pouvez écouter ce que vous voulez, vous pouvez boire les alcools que vous voulez et fréquenter vos propres boîtes de nuit. »

C’est la période des « rêves utiles ». « En acquérant l’indépendance, chaque nation africaine était animée par un rêve, celui de faire du continent un endroit merveilleux où vivre. Où la liberté, l’égalité, la fraternité, la paix, la justice et la prospérité – en un mot, le bonheur – seraient accessibles à chacun. Un droit inaliénable », explique Simon Njami. « J’ai emprunté ce titre à l’écrivain guinéen Tierno Monénembo, mon ami. Pour sa poésie désespérée. Sa puissance métaphorique. Son oxymore. Comment un rêve peut-il être utile ? » s’interroge-t-il. Avant de répondre : « Le rêve est une force motrice. »

Première Une du magazine Drum (1951).

Déplacer les frontières

Mais être libre, c’est aussi bousculer les frontières et donner à voir l’interdit. À l’instar de ces photographies qui ouvrent l’exposition. Elles ont été publiées dans les années 1950 par Drum, le premier magazine réalisé pour un lectorat sud-africain noir. Les reportages de Bob Gosani relatent l’émergence d’une identité noire urbaine, mais aussi la terrible répression et le déferlement de violence qui s’abattent sur les habitants des townships.

Être libre, c’est également dénoncer les nouveaux maîtres. Les années d’insouciance n’ont pas tardé, hélas, à laisser place au désenchantement et aux « illusions perdues », au funeste règne sanglant d’Idi Amin Dada (Mohamed Mo Amin) ou au génocide rwandais (Myriam Abdelaziz). Les décennies s’écoulent et se ressemblent. Les troupes coloniales se sont retirées, mais les forces occidentales sont toujours présentes. Et se drapent de l’aura des licornes en Côte d’Ivoire (Ananias Léki Dago).

Déplacer les frontières, c’est aussi s’intéresser à ceux qui sont mis au ban de la société : les fous (Dorris Haron Kasco) et les travestis (Tracey Derrick). Et proposer un regard décalé d’une Afrique qui se joue des codes occidentaux et produit une contre-culture urbaine nouvelle : celle des hard-rockers (Musa Nxumalo) et des « smarteez » (Nontsikelelo Veleko), ces jeunes Sud-Africains noirs excentriques qui aiment à customiser leurs vêtements et à mélanger culture urbaine blanche et celle des townships.

"Hloni" de "Lolo" Veleko (2004).

« Un rêve utile » parvient à montrer une Afrique en train d’écrire sa propre histoire et prouve, si besoin était, que « l’art sera toujours le champ le mieux à même pour percevoir les évolutions complexes et subtiles de toute société. En particulier des sociétés africaines, précise Simon Njami. Dès qu’elle est arrivée sur le continent africain, la photographie a représenté le meilleur outil pour l’émancipation et l’écriture d’une histoire endogène ».

*« Un rêve utile. Photographie africaine 1960-2010 », jusqu’au 26 septembre au Palais des beaux-arts de Bruxelles, entrée : 5 euros.

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