Dossier

Cet article est issu du dossier «Le sacre de Paul Kagamé»

Voir tout le sommaire
Politique

Kagamé hyper candidat

Meeting à Karongi, dans l'ouest du pays, le 26 juillet. © Adam Scotti

Sans rival, sans égal et donc grandissime favori de l’élection présidentielle du 9 août, le chef de l’État rwandais est en route pour un nouveau mandat de sept ans. Le temps de préparer sa succession ?

Au soir du 9 août, quand fermeront les bureaux de vote au pays des Mille Collines, Paul Kagamé, 52 ans, entamera son second mandat en tant que chef de l’État et sa dix-septième année de pouvoir effectif à la tête de la maison Rwanda. Aucun suspense, aucune incertitude quant au résultat d’une élection présidentielle dont la seule variable concerne le pourcentage des voix qui seront attribuées au candidat Kagamé : 95 % en 2003, sans doute autant ou presque autant en 2010, et peu importe si ce score est politiquement incorrect. Comme d’habitude en pareil cas, le « climat de tension » décrit à l’extérieur pour qualifier une précampagne électorale marquée par deux assassinats, trois attaques à la grenade et un attentat contre un général en exil, se réduit, vu de Kigali, à l’émotion passagère que suscite une ondée en saison sèche.

Contrôlée, encadrée, affairée, l’immense majorité des Rwandais, habituée depuis des lustres à l’unanimisme, s’apprête à aller voter en masse pour celui qui en une décennie et demie, et sur les fosses communes du génocide, a construit plus de logements, de routes, d’écoles, de dispensaires et d’universités que ses prédécesseurs en trois décennies d’exercice chaotique du pouvoir. Si Victoire Ingabire, la plus médiatisée des opposants, avait été autorisée à se présenter, il n’est pas sûr qu’elle aurait fait mieux, face à l’écrasante machine du Front patriotique rwandais et de son charismatique président, que le candidat Faustin Twagiramungu en 2003 : 3,5 % des voix.

Pourquoi, dès lors, ne pas l’avoir laissée concourir, malgré ses déclarations provocantes et son passé de connivence avec les ex-génocidaires repliés au Congo voisin ? Ce qui apparaît comme une faute au regard des critères démocratiques de la bonne gouvernance est en fait une nécessité pour le régime de Kigali. Non pas que Victoire Ingabire, Frank Habineza ou Bernard Ntaganda, tous trois écartés du scrutin par décision de justice, soient susceptibles de contrarier la chronique d’une réélection annoncée, mais la simple perspective de voir ces candidats faire campagne en réveillant, même de façon allusive, les démons du passé, est tout simplement inenvisageable pour Paul Kagamé.

 "Rule of law" au lieu de "rule by a man"

Le socle de la légitimité de celui qui prit le pouvoir en juillet 1994, pour l’exercer ensuite indirectement puis directement, repose en effet sur sa volonté farouche et absolue d’effacer les identités meurtrières. Comment en finir avec cette haine ethnique qui déboucha sur le massacre de 10 % de la population rwandaise en moins de cent jours ? En rendant obsolète la dichotomie Hutus-Tutsis au profit d’une appartenance unique à la nation rwandaise, et cela par deux moyens. À long terme : l’alphabétisation, l’éducation (premier poste budgétaire) et l’accès à internet, « afin que chacun ait les armes intellectuelles nécessaires pour ne plus se laisser intoxiquer par les rumeurs et la propagande ».

À court terme : la négation du clivage communautaire dans les discours officiels et la pénalisation systématique de tout propos ou écrit susceptible d’être interprété comme relevant du « divisionnisme ». À l’aune de ces critères-là, Victoire Ingabire – dont le premier geste, de retour au Rwanda après un long exil, fut d’aller se recueillir sur la tombe du premier président de la « République hutue » de 1961, Dominique Mbonyumutwa – ne pouvait pas passer la barre de l’acceptable.

Loué pour sa vision économique, l’indéniable transformation sociale du Rwanda, et sa politique de « corruption zéro* », critiqué pour avoir mis en œuvre un système très strict de contrôle de la société, Paul Kagamé est un nationaliste avant tout, dont l’objectif est de redonner à son pays la puissance et le rayonnement qui furent les siens avant l’arrivée des colons. L’ancien Premier ministre Faustin Twagiramungu, qui est toujours son adversaire résolu et vit aujourd’hui en exil en Belgique, le reconnaît : « Cet homme appartient déjà à l’histoire du pays. »

Sa vie et son destin, il est vrai, donnent le vertige. Fuyant, enfant, les collines en flammes sur les épaules de sa mère. Réfugié en Ouganda. Guérillero au service de Museveni. Chef de sa sécurité militaire. Stratège d’une guerre de quatre ans commencée sur les pentes glacées du volcan Muhabura avec une poignée d’hommes. Commandant implacable d’une armée dont les tactiques de combat s’inspiraient à la fois des leçons du général Giap et des traditions des Inkotanyi, les guerriers du roi. Libérateur de Kigali. Tombeur de Mobutu. Installateur de Kabila. Artisan de la renaissance du Rwanda. Que lui reste-t-il encore à prouver ?

Sans doute à démontrer, au cours des sept années à venir – la durée de son mandat, qui sera, selon la Constitution, le dernier –, qu’il est devenu… remplaçable. Que la rule of law a pris le pas sur la rule by a man. Que le Rwanda est en passe de se transformer en un pays comme un autre, jugé non pas en tant que réceptacle des compassions et des contritions, mais pour ce qu’il est désormais, avec son peuple ingénieux, ordonné, travailleur, dynamique. Ce sera alors la fin de l’exception rwandaise. Et la plus belle victoire de Paul Kagamé.

 ___

* Selon l’ONG Transparency International, dont le rapport « East African Bribery » a été rendu public à la mi-juillet, le niveau de corruption est « négligeable » au Rwanda – et sans doute le plus bas d’Afrique.

Fermer

Je me connecte