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Un superflic nommé Paul Biya

Paul Biya, président du Cameroun, le 20 mars 2009 à Yaounde. © Reuters

Cambriolages mystérieux, rumeurs de coup d’État, défaillances des services de sécurité sur fond d’intrigues de cour... Pour mettre fin à ce climat pesant, le président a tranché. Et nommé des hommes de confiance à la tête de la police et des renseignements.

A un peu plus d’un an d’une élection présidentielle qui s’annonce d’ores et déjà tendue, le président camerounais, Paul Biya, a procédé, le 31 août, au remplacement des patrons des services de sécurité. Emmanuel Edou, 58 ans, éphémère délégué général à la Sûreté nationale, a été limogé un an seulement après sa nomination. Martin Mbarga Nguélé, 78 ans, ambassadeur du Cameroun en Espagne, lui succède. Il avait déjà occupé ce poste entre 1983 et 1984.

Chef du contre-espionnage depuis dix ans – un record de longévité depuis l’inoubliable Jean Fochivé –, Bienvenu Obelabout a également été remplacé par Léopold Maxime Eko Eko, lui aussi commissaire divisionnaire, patron des renseignements généraux (RG) et désormais aux commandes de la Direction générale de la recherche extérieure (DGRE).

Suspicion générale

Pour compléter le dispositif, Biya a nommé Paul Atanga Nji, par ailleurs ministre chargé de mission à la présidence, au poste de secrétaire permanent du Conseil national de sécurité, un organe créé en janvier 2009.

Reste que, pour une fois, Paul Biya n’a pas vraiment surpris son monde. « Des rumeurs ont créé une atmosphère de suspicion générale. Et ce climat délétère donnait la fâcheuse impression que le président avait perdu la main, commente un habitué du palais d’Etoudi. Il se devait d’agir. »

Depuis deux ans, en effet, des fissures alarmantes ont lézardé l’édifice de ce système patiemment bâti autour du « Patron » après la tentative de coup d’État d’avril 1984. Les différents « services » (RG, DGRE, Sécurité militaire, Direction de la surveillance du territoire…), réputés fiables en d’autres temps, ont ainsi fait « remonter » au président des renseignements erronés ou tronqués, selon les interprétations. En février 2008, notamment, alors que le pays est ébranlé par des émeutes meurtrières consécutives à une grève des transporteurs et à la hausse du prix des denrées alimentaires, Paul Biya se laisse persuader de l’« instrumentalisation » du mouvement social à des fins politiques par des « apprentis sorciers [de l’opposition, NDLR], dont l’objectif est d’obtenir par la violence ce qu’ils n’ont pu obtenir par la voie des urnes ». Il le dénoncera dans un discours musclé à la télévision. Selon un diplomate européen à l’époque en poste à Yaoundé, « le président s’est rendu compte après coup qu’il avait été induit en erreur et a rectifié le tir en ordonnant au gouvernement de mettre en œuvre des mesures fiscales et douanières pour faire baisser les prix sur les marchés ».

Intrigues de cour

Plus récemment, des rumeurs de coup d’État ont été « confortées » par deux rapports de l’ONG International Crisis Group, publiés en mai et en juin 2010. Cette organisation attirait alors l’attention sur les « rivalités pour le contrôle des ressources et le positionnement [des prétendants] en vue de la période post-Biya ». Ces rapports insistaient sur les dangers d’« un régime en pleine fracture » et d’une « situation chaotique » susceptible d’aboutir à un « coup d’État militaire », avec des conséquences certaines sur la sous-région Afrique centrale.

Au fil des semaines, le climat s’est encore détérioré à la suite de plusieurs incidents inexpliqués : le 5 juillet, de mystérieux assaillants attaquent le siège de la télévision nationale alors que d’audacieux cambriolages visant des bâtiments publics se poursuivent. Dans la nuit du 16 au 17 juillet, c’est le propre bureau du ministre des Finances, Essimi Menye, qui est ainsi cambriolé. Les casseurs emportent au passage un butin substantiel.

À la présidence comme au gouvernement, des intrigues de cour minent le pouvoir, et une guerre d’influence oppose les principaux collaborateurs du président. Le cœur du système est traversé par des courants constitués autour de prétendants à la succession, qui travaillent en se déchirant. Sur bien des aspects de la vie du pays, les renseignements se contredisent. Par des « notes » au vitriol, directement transmises au Patron, tel préfet pilonne un adversaire désigné par le groupe avec lequel il prépare « l’après-Biya ». Et l’on spécule encore sur l’identité de ce directeur général d’une société d’État qui a « acheté » et fait parvenir à Paul Biya un faux document censé prouver que Laurent Esso, le secrétaire général de la Présidence, exerçait un chantage d’ordre financier sur l’administrateur directeur général de la Société nationale des hydrocarbures (SNH).

Filtrage des informations

Tour de contrôle du pouvoir où atterrissent les notes de synthèse quotidiennes produites par les RG et la DST, le secrétariat général de la présidence n’est d’ailleurs pas épargné : on le soupçonne souvent de « faire de la rétention » et de « filtrer » les renseignements destinés au président. Quant à la DGRE, elle a théoriquement un accès direct au saint des saints. Mais le temps où Jean Fochivé et Ahmadou Ahidjo faisaient en tête à tête – et tous les soirs – le point sur l’état du pays est révolu. Bien souvent, pour parler d’un sujet crucial, le patron des « services » doit attendre le traditionnel entretien que le chef de l’État lui accorde quelques minutes avant de prendre l’avion pour un voyage à l’étranger. Toutes les manipulations sont donc envisageables.

De toute évidence, en nommant « l’ancien » Martin Mbarga Nguélé à la tête de la police – une corporation qu’il a intégrée en 1951 –, le président a tranché en faveur des sécurocrates. Et a signé le retour à l’orthodoxie policière des années Ahidjo. Revenant sur la scène nationale après un quart de siècle passé dans les représentations diplomatiques à l’étranger (RD Congo, Brésil, Espagne), le « Vieux » est présumé loyal, car étranger aux groupes rivaux qui s’affrontent. Ce n’est pas un moindre avantage.

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