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Cet article est issu du dossier «Terrorisme : objectif Afrique»

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Politique

Moustapha Chafi : l’homme qui murmurait à l’oreille des terroristes

Chafi (à dr.) avec les deux otages qu'il a aidé à faire libérer (R. Pascual et A. Vilalta). © APA

La libération des deux otages espagnols, c’est lui. Celle des canadiens, l’an dernier, c’est lui aussi. Le conseiller du président burkinabè Blaise Compaoré est l’intermédiaire avec l’émir Mokhtar Belmokhtar. Portrait d’un homme de l’ombre.

Le visage usé mais radieux, les deux otages espagnols posent pour une photo souvenir, le 23 août. Après neuf mois de captivité entre les mains de l’Algérien Mokhtar Belmokhtar, l’un des émirs d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), ils partagent leurs premiers instants de liberté avec un troisième individu. De taille moyenne, le teint mat, les cheveux gris coupés ras, lui aussi offre une mine réjouie à l’objectif. Mais ce n’est pas celle du rescapé. Derrière ce sourire un peu goguenard, un peu adolescent, il faut lire la satisfaction de l’agent qui a rempli sa mission.

Moustapha Chafi, 50 ans, de nationalité mauritanienne, émissaire du président burkinabè dans les échauffourées africaines depuis quinze ans, est l’artisan de la libération des otages espagnols. Après leur enlèvement en Mauritanie, en novembre 2009, il s’est rendu à plusieurs reprises, en 4×4, dans le royaume indéterminé de Mokhtar Belmokhtar, quelque part dans le Sahara malien. Il a écouté ses revendications et cherché un terrain d’entente.

"Homme du désert"

À Ouagadougou, où il vit avec son épouse et leurs quatre enfants, il rendait compte à son patron, Blaise Compaoré. Un beau jour, il obtient du ravisseur la promesse que les otages ne seraient pas exécutés. Mais, le 23 juillet, sept combattants d’Aqmi sont tués dans un raid militaire lancé par la Mauritanie et la France. Représailles en perspective. En séjour à La Mecque, Moustapha Chafi reprend le chemin du Sahara.

L’heureux dénouement de l’affaire permet à Blaise Compaoré de se draper une fois encore dans le rôle – contesté – de pacificateur régional. Moustapha Chafi, lui, récupère le surnom d’« homme du désert ». À juste titre. Il l’arpente depuis toujours. Né à Nouakchott, en 1960, de parents originaires de l’Assaba, dans le sud-est de la Mauritanie, il grandit entre Zinder et Niamey, au Niger.

Son père, Limam Chafi, aujourd’hui président du conseil national du Rassemblement des forces démocratiques, un parti politique mauritanien, y est alors semi-grossiste en dattes, tissus, thé… En 1974, à la chute du pionnier de l’indépendance Hamani Diori, il tombe en disgrâce. La famille rejoint alors le bercail mauritanien.

Dans ces pérégrinations, le gamin apprend la langue des Touaregs, le tamasheq (il parle aussi le bambara, le haoussa, le wolof). Un atout aujourd’hui pour nouer des liens dans le sanctuaire d’Aqmi. « Il sait qui est qui, il peut vous dénicher les bons intermédiaires », dit un ami.

Ses racines l’aident aussi : Moustapha Chafi appartient à la tribu maraboutique et commerçante des Tajakant, présente de Nouakchott à La Mecque. Les Tajakant sont respectés, Moustapha Chafi use de leur ascendant sur les habitants du désert pour atteindre les combattants d’Aqmi. Mordu de grands espaces, il entretient aussi sa connaissance du terrain par un séjour annuel à Essakane, au nord de Tombouctou, pour le Festival au désert. 

Le personnage agace

Mais il faut plus que l’amour des dunes en partage pour faire céder Mokhtar Belmokhtar. « Du doigté et une force de conviction », selon un proche. Et, surtout, le soutien de Blaise Compaoré et sa capacité à trouver de petits arrangements, que Moustapha Chafi relaie. Les échanges de prisonniers, par exemple, ou tout ce qui, lors des affaires d’otages, est cadenassé dans le tiroir à secrets d’État.

La libération des Espagnols n’est que le dernier fait d’armes de l’envoyé spécial auprès de Mokhtar Belmokhtar (il n’intervient en revanche jamais auprès du rival de ce dernier, Abou Zeid). En 2009, il manœuvre déjà auprès de l’émir d’Aqmi, qui finira par relâcher deux diplomates canadiens. À l’époque, il reste dans l’ombre. Aujourd’hui, son rôle lui vaut une réputation d’islamiste. Mais « c’est un bon viveur ! » dit le directeur du Festival au désert, Many Ansar.

La vie quotidienne de Chafi ne ressemble pas exactement à celle d’un fou d’Allah. Il a coupé ses dreadlocks depuis longtemps mais écoute toujours du reggae. Volontiers blagueur, il fréquente les bars de Ouaga, plutôt après minuit. Musulman pratiquant (il ne boit pas une goutte d’alcool), il est allé à La Mecque début septembre pour la omra, le petit pèlerinage. Parmi ses livres de voyage, La Trêve, de l’auteur italien rescapé de la Shoah Primo Levi.

Mais le personnage agace et fait peur. « Mercenaire », « ombrageux », « fauteur de troubles » : des adeptes de la diplomatie non parallèle ne lui font pas confiance. « Je n’ai jamais tué personne et ne tuerai jamais », se défend-il, se disant « toujours du côté des opprimés ».

Curriculum impressionnant

En fait, son passé inspire la méfiance. Le fouiller, c’est revivre les convulsions africaines depuis 1980. Au début de la décennie, le jeune Moustapha soutient Goukouni Oueddei et son Front de libération nationale du Tchad. « Pour lui, c’était une guerre contre l’impérialisme, c’est de là que date son engagement », dit un ami. Oueddei est proche de Kadhafi, qui passe alors pour un héros panafricain.

Le Mauritanien, « dévoré par le démon de l’Afrique », selon une connaissance, découvre Tripoli, le « Guide » et son entourage. Leurs rapports se sont depuis détériorés. Mais, à l’époque, ils le conduisent au Burkina Faso (alors Haute-Volta). Kadhafi soutient et arme les révolutionnaires emmenés par Thomas Sankara. Moustapha Chafi fait l’intermédiaire entre Tripoli et Ouaga, où il rencontre le nouveau maître du pays et son numéro deux… le capitaine Blaise Compaoré.

Il se brouillera avec ce dernier après l’assassinat de Sankara, en 1987, mais le retrouvera en 1995 pour ne plus le quitter. Cette année-là, après une traversée du désert – au sens figuré pour une fois –, Moustapha Chafi est encore médiateur : entre la rébellion touarègue de Mano Dayak, un ami d’enfance, et le pouvoir nigérien. La paix sera signée à Ouagadougou. Retrouvailles avec Compaoré : « Ils ont eu une longue explication, certains malentendus ont été levés », indique une source mauritanienne.

Depuis lors, « Blaise » l’envoie sur tous les fronts poser les pions du Burkina Faso. En mai 1997, Laurent-Désiré Kabila atterrit à Kinshasa après avoir renversé le maréchal Mobutu. Moustapha Chafi apparaît sur la passerelle de l’avion derrière le Mzee. En 2005, on le verra au Togo, pour rabibocher les camps lors de la succession sanglante du général Eyadéma.

Début 2009, juste après le coup d’État de Dadis Camara, il sera en Guinée pour imposer le Burkina Faso en médiateur. Il y compte un « frère », Alpha Condé, opposant invétéré à Sékou Touré. Son plus gros dossier est la Côte d’Ivoire : la courroie de transmission entre les rebelles du Nord et Compaoré, c’est lui.

Prophète en son pays

En Mauritanie, l’équation est différente : Moustapha Chafi y agit de son propre chef, et non en service commandé. Toujours informé malgré la distance, il n’a pas pardonné au président Mohamed Ould Abdelaziz d’avoir renversé le premier chef d’État démocratiquement élu, Sidi Ould Cheikh Abdallahi. Alors quand, après son coup d’État, « Aziz » a envoyé des émissaires pour obtenir son soutien, Moustapha Chafi a résisté.

Il peut être un puissant allié : entre les deux tours de la présidentielle de 2007, il a œuvré au rapprochement entre Messaoud Ould Boulkheir et « Sidi ». Mais aussi un farouche ennemi. En juin 2003, Maaouiya Ould Taya échappe à une tentative de coup d’État. Les putschistes, en fuite, seront exfiltrés par Moustapha Chafi – qui se défendra toujours d’avoir organisé le coup.

Après quoi court cet éternel voyageur, dont ses proches, parfois fascinés (« un personnage de roman », dit l’un d’entre eux), reconnaissent la fidélité en amitié ? « Aujourd’hui, c’est un bon soldat, il ne défend pas d’idéologie et travaille pour Blaise, c’est tout », dit un ami. L’argent ? Il en a, c’est sûr, et le partage. « À Ouaga et en Mauritanie, il nourrit beaucoup de monde », indique un autre. Le pouvoir ? Lui s’en défend. Mais il n’en sera jamais loin.

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