Fermer

Natacha Atlas : « Le succès de ‘Mon amie la rose’ était un accident »

Extrait de la pochette de l'album "Mounqaliba". © D.R.

Le 23 septembre, la chanteuse anglo-égyptienne Natacha Atlas a sorti un nouvel album, "Mounqaliba", plus acoustique et classique. Interview.

Trois ans après Ana Hina, Natacha Atlas sort un nouvel album, Mounqaliba (« renversée », en arabe). D’une voix douce qui mêle français, anglais et arabe, elle se prête poliment à l’exercice de l’interview. Sous le maquillage, les traits sont tirés : elle n’a pas fermé l’œil de la nuit après le concert de la veille au Théâtre du Châtelet (Paris), aux côtés de Transglobal Underground, ses complices des années 1990. Après son court séjour parisien, elle s’envole pour Istanbul où elle participera à un « show privé ». Avant de reprendre la route pour faire connaître son nouvel opus, qui pousse plus loin encore que le précédent la dimension acoustique. Mounqaliba fait appel à un ensemble d’une vingtaine de musiciens turcs en plus d’un orchestre de chambre. La chanteuse ne renie pas pour autant ses premières amours numériques et électro.

JEUNE AFRIQUE : Vous êtes en pleine tournée. Natacha Atlas ne connaît pas la crise ?

NATACHA ATLAS : Oh que si ! La crise affecte la scène world. Il y a moins de festivals et moins d’argent. L’art est la première victime des coupes budgétaires, surtout en Grande-Bretagne. J’ai dû annuler plus d’un concert, faute d’argent. Comment voulez-vous payer correctement six à sept musiciens avec un cachet de 1 500 euros ? Il faut comprendre que de la même manière qu’on ne télécharge pas du lait gratuitement mais qu’on l’achète, il faut payer pour la musique.

Mais combien ? Beaucoup trouvent les CD trop chers.

Je n’ai jamais compris pourquoi un CD coûte 14 euros quand le fabriquer ne dépasse pas 1 euro. Même en Europe, ça reste cher. Les maisons de disques sont responsables de la disparition de l’industrie de la musique.

Redoutiez-vous de vous produire au Caire ?

Oui, j’appréhendais. Quel accueil allait-on me réserver ? Mais, on a joué au théâtre Genaïna dans le parc Al-Azhar – splendide ! C’était plein, et beaucoup n’ont pas pu entrer.

Vous avez vécu au Caire. Vous y sentez-vous toujours aussi bien ?

Oui, même si je n’y étais pas retournée depuis trois ans. Le Caire, l’Égypte dans son ensemble, sont complexes. Si vous appartenez à une certaine classe sociale, vous pouvez vivre très bien avec cuisinier, chauffeur… Mais la donne politique et socioéconomique me met mal à l’aise. C’est l’une des raisons pour lesquelles je suis partie. Je sentais que le pouvoir était en train de resserrer sa mainmise, préparant l’accession du fils à la tête de l’État… La situation est explosive, mais les gens ne peuvent pas se révolter tant leurs conditions de vie sont difficiles. Lorsque dans une famille nombreuse il n’y a qu’une seule personne qui a un salaire, et qu’elle décide de se révolter, elle risque d’être arrêtée pour activités subversives. Tout le monde est sous contrôle. Et ce p… de Qanun tawari’ [l’état d’urgence en vigueur depuis 1981, NDLR] existe toujours !

Fille d’un Égyptien et d’une Anglaise, vous avez aussi des racines juives ?

Il est exagéré de parler de racines juives même si j’ai un grand-père qui avait un quart de sang juif. Je n’ai plus envie d’en parler. Ça m’a valu trop d’attaques, tant du côté juif qu’arabe. Tout le monde s’arc-boute sur son identité religieuse et j’en fais les frais.

Êtes-vous quelqu’un d’engagé ?

Sur deux des interludes de l’album, j’ai inséré des passages du documentaire Zeitgeist, de Peter Joseph, qui traite notamment de l’escroquerie monétaire. Pour moi, c’est une forme d’engagement car c’est assez radical sur les maux économiques, la pauvreté, le système monétaire mondial qui bloque le progrès social…

Votre démarche vers plus d’acoustique ne risque-t-elle pas de rebuter votre public ?

Ça fait trois ans que je fais ça. Le public qui m’est fidèle le sait. Asar, un ami turc avec qui je travaille, me dit : « C’est bien ce que tu fais, mais pas si tu veux gagner de l’argent » [rires]. Le succès de Mon amie la rose était un accident, ça n’est pas reproductible.

Pourquoi alors une autre reprise de Françoise Hardy, La nuit est sur la ville ?

C’est une chanson de 1964. J’ai une nostalgie pour la musique de cette époque, tant française qu’arabe. L’époque était plus romantique, plus porteuse d’espoirs que la nôtre, nourrie de peurs avec la récession, la destruction progressive de notre système écologique.

Vous collaborez avec plusieurs musiciens arabes, libanais surtout. Qui préférez-vous ?

Je suis fan de Zad Moultaka, au travail à la fois très contemporain et ancré dans la tradition. Plus jazz, il y a Ziad Rahmani et Ibrahim Maalouf. Sinon, je travaille avec Samy Bishai. Il a fait tous les arrangements de Mounqaliba. Il maîtrise parfaitement la musique classique arabe. On a d’autres projets ensemble, comme avec l’Orchestre symphonique national d’Irak. On voudrait reprendre un poème d’Omar Khayyam ou de Khalil Gibran. Pour l’instant, on cherche des sponsors. Vu leur responsabilité dans la misère des Irakiens, les Américains devraient financer le projet !

Vous pensez déjà au prochain album ?

Avec Samy, on veut faire un album électro aux influences orientales, quelque chose de vraiment expérimental, d’étrange. On va encore me dire que ça n’est pas commercial. Je m’en moque !

Déjà 150 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici