Mûr pour la croissance verte ?

Par Jeune Afrique

Le bassin du Congo. © D.R.

Présent dans toutes ses politiques sectorielles, l’environnement est l’un des principaux piliers de la nouvelle stratégie économique du pays. Et le chef de l'État en nouveau chevalier de la croissance verte, en fait la promotion sur la scène internationale.

Dans le Gabon d’Ali Bongo Ondimba, on ne badine pas avec l’environnement. Le président veille personnellement à ce que ses problématiques soient intégrées dans toutes les politiques sectorielles de développement : de la préservation du patrimoine naturel – dont 22 millions d’hectares de forêts… – aux chantiers d’aménagement, en passant par les projets agricoles et industriels, la formation, le tourisme, les créneaux d’investissement… Tout doit être vert et être pensé vert. L’engagement d’Ali en faveur de la planète ne relève pas d’une soudaine illumination écolo. Il s’inscrit dans la continuité d’un choix stratégique fait il y a une dizaine d’années par Omar Bongo Ondimba.

Tout a commencé par la rencontre, en 2002, entre ce dernier et le biologiste américain Mike Fay, de la Wildlife Conservation Society, qui le convainc que les nouveaux enjeux de protection de la nature peuvent à la fois conférer au pays un nouveau poids géopolitique et constituer une source de revenus plus durable que l’exploitation des ressources minières et pétrolières. Quelques mois plus tard, lors du sommet de la Terre de Johannesburg, les États-Unis lancent le partenariat pour le bassin du fleuve Congo. Omar Bongo Ondimba en profite pour annoncer qu’il « sanctuarise » 11 % de la superficie du Gabon en créant treize parcs nationaux, et demande un retour financier pour ce « sacerdoce » en faveur de l’équilibre de la planète.

Pour un Gabon durable

Aujourd’hui, le projet d’Ali lui fait écho. « L’économie verte s’annonce, en effet, comme un des vecteurs de l’économie mondiale du XXIe siècle, et notre pays dispose des atouts pour en devenir un grand acteur, explique celui-ci. Pour cela, nous devons préserver notre forêt et nous assurer que sa contribution à la lutte mondiale contre le changement climatique est rémunérée à sa juste valeur. » Au-delà de ses interventions lors des rencontres internationales, le président multiplie les initiatives pour poser, au niveau national, les jalons d’un Gabon ­durable. Et vert.

L’interdiction d’exporter le bois en grumes, outre son impact sur la valeur ajoutée pour l’économie, participe à une volonté de gérer de manière plus raisonnée les espaces et ressources forestières du pays. Il s’agit aussi d’identifier et d’évincer les possesseurs de « petits permis », à la lisière de l’informel, et certains, notamment asiatiques, qui exploitent près de la moitié de la forêt gabonaise de manière contestée. Pour le moment, Marc Ona Essangui, le président de l’ONG gabonaise Brainforest, avoue n’être pas convaincu : « On a l’impression qu’il s’agit d’effets d’annonce sans grand rapport avec la réalité. Dans les faits, on n’a jamais coupé autant de bois au Gabon que ces derniers mois. »

De son côté, le gouvernement persévère. Le 23 septembre, le ministre des Eaux et Forêts, Martin Mabala, et le chef de la délégation de l’Union européenne à Libreville, Thierry Mathisse, ont signé une déclaration commune pour la lutte contre l’exploitation et le commerce illicites de bois. « Ce qui est en jeu, c’est la maîtrise de la chaîne de traçabilité de nos diverses essences forestières, explique Martin Mabala. C’est pourquoi cette initiative représente un outil essentiel pour notre pays, et l’ensemble des États d’Afrique centrale. »

Haro sur le plastique

Autre mesure qui a pris effet, le 1er juillet : l’interdiction d’importer et de commercialiser des sacs plastique non recyclables et non biodégradables, dont la désagréable particularité est de polluer les sols et les nappes phréatiques pendant plus d’un siècle… Là encore, les spécialistes de la société civile reconnaissent les efforts et le bien-fondé de cette mesure, mais regrettent le manque de mesures d’accompagnement, de sensibilisation et, surtout, de concertation dans sa mise en œuvre.

« Le ministère de l’Environnement a choisi de retenir la norme “oxD biodégradable”, qui désigne les sachets plastique “oxo-biodégradables” parfois utilisés par les fabricants, or ces derniers ne sont pas biodégradables. En effet, ce sont des sacs normaux auxquels on ajoute un additif qui accélère la fragmentation – mais l’agent fragmentant contient des substances chimiques toxiques… Nous aurions préféré que soient imposés par le ministère de l’Environnement des sachets biodégradables et compostables, avec des composants issus de l’agriculture biologique. Une telle décision aurait eu le mérite de respecter la décision prise par le président Ali Bongo Ondimba lors de son déplacement à Port-Gentil, le 3 mars dernier », déplore Henri Michel Auguste, président de l’ONG H2O Gabon. « C’est le sens de la lettre ouverte que nous avons adressée au président du Gabon le 23 août dernier, explique-t-il, sur laquelle nous attendons toujours à ce jour des explications. »

Au-delà de ces débats d’experts, le Gabonais moyen jugera les nouveaux choix gouvernementaux sur leur impact réel dans la vie quotidienne, comme la réalisation d’infrastructures d’assainissement ou l’amélioration de la collecte des déchets. Les critères d’efficacité économique seront aussi pris en compte. Pour l’instant, les emplois « verts » sont très peu répandus, et le Gabon n’a pas encore réussi à développer une politique touristique fonctionnelle fondée sur la mise en valeur de son patrimoine naturel. Enfin, complexe et encore embryonnaire, le marché des crédits carbone ne finance pas encore assez de projets de préservation de la nature au pays de l’okoumé.

De Copenhague à Cancún

Cependant, les jalons sont bel et bien posés. Après la conférence de l’ONU sur le climat qui s’est tenue à Copenhague en décembre 2009 et à laquelle il assistait, Ali Bongo Ondimba a lancé, le 26 mai, un Conseil climat pour la formulation d’un plan stratégique de lutte contre le réchauffement climatique. Juste avant son départ pour Oslo, où il a participé à la Conférence internationale sur la déforestation et le climat.

L’État gabonais et l’Agence spatiale européenne (ESA) ont par ailleurs créé, en février, l’Agence gabonaise d’études et d’observation spatiales, dont la mission sera de surveiller, par satellite, l’évolution d’un cercle de plus de 2 800 km de diamètre de forêts pluviales. Une station d’étude et d’observation spatiales – pour laquelle 9 millions d’euros ont été débloqués – doit être installée d’ici à décembre 2011 à Owendo, cité portuaire de Libreville, en coopération avec la France et le Brésil.

Du 12 au 19 septembre, le Gabon a accueilli la première conférence panafricaine de haut niveau sur la biodiversité, qui a réuni ministres chargés de l’Environnement et experts de la Banque africaine de développement (BAD) et des Nations unies sur le thème : « Biodiversité et lutte contre la pauvreté : quelles opportunités pour l’Afrique ? » L’occasion pour le chef de l’État gabonais de fédérer les responsables politiques et experts du continent à quelques semaines du prochain sommet des Nations unies sur le réchauffement climatique, qui se tiendra à Cancún (Mexique) du 29 novembre au 10 décembre. Le pays, qui vient d’être classé au 9e rang africain du rapport 2010 de l’indice de performance environnementale, représenté par son chef d’État, compte bien y défendre sa stratégie de développement durable centrée sur la question forestière et en être le porte-parole régional.