L’Israélien qui protégeait Biya

Abraham Avi Sivan avait réorganisé la sécurité de Paul Biya. © D.R

Tué, le 22 novembre, dans le crash d’un hélicoptère de l’armée camerounaise, Abraham Avi Sivan était de ces hommes de l’ombre dont peu connaissent le visage. Sitôt la nouvelle de son décès confirmée, Tel-Aviv a dépêché à Yaoundé un avion spécial afin de rapatrier sa dépouille. De lui, les Camerounais n’en sauront donc pas davantage que ce qu’en dit Moshe Yaalon, le vice-Premier ministre israélien, qui a salué un « grand capitaine, de ceux qui tinrent le terrorisme en échec au cours de la première Intifada ». Pourtant, Sivan aura vécu et travaillé au cœur du pouvoir camerounais.

Nommé attaché de défense à l’ambassade d’Israël à Yaoundé, il arrive dans un contexte délicat. Depuis la tentative de coup d’État de 1984, dont les instigateurs appartiennent à la garde républicaine, le président Paul Biya veut réorganiser sa sécurité. S’il a récompensé les officiers qui sont restés loyaux, il se méfie de l’armée, et même des conseillers français que lui avait légués Ahmadou Ahidjo, son prédécesseur.

« Armée dans l’armée »

Le président camerounais se tourne alors vers les États-Unis. Selon une source bien informée, c’est un diplomate américain qui lui aurait suggéré d’engager des Israéliens. Sivan présente le profil idéal. Même à la retraite, il poursuit sa coopération avec Yaoundé. Épaulé par des instructeurs qu’il a fait venir d’Israël, il forme les soldats de la garde présidentielle (GP), créée après la dissolution de la garde républicaine. Cette unité est équipée par un fournisseur exclusif, Sami Meyuhas, agréé par le ministère israélien de la Défense, et avec qui Sivan tisse des liens étroits. Uniformes, fusils d’assaut Galil, fusils-mitrailleurs Negev… la quasi-totalité du matériel est importée de l’État hébreu.

À la fin des années 1990, les autorités israéliennes mettent un terme à l’exclusivité de Meyuhas, dont le carnet de commandes reste bien rempli. La concurrence s’organise, mais le marché est vaste : en Côte d’Ivoire, en RD Congo, au Kenya, en Éthiopie, les vendeurs d’armes et les experts militaires israéliens occupent le terrain.

Pendant ce temps, après la mise en place réussie de la GP, le colonel Sivan, qui a statut de conseiller contractuel à la présidence camerounaise, forme le bataillon léger d’infanterie (BLI), chargé de combattre le grand banditisme. Cette unité sera transformée en bataillon d’intervention rapide (BIR), échappant au contrôle de la hiérarchie militaire et prenant directement ses ordres à la présidence. L’influence de cette « armée dans l’armée » déplaît aux gradés, qui lui envient ses moyens sophistiqués.

Mais le vide créé par le décès, en 2007, du général Blaise Bénae Mpeke, chef d’état-major particulier et homme de confiance du président, ainsi que la disgrâce du français Raymond Germanos, rattrapé en 2008 par un scandale de mœurs, renforcent l’influence de l’Israélien. Avec lui, Biya avait repris la main dans la gestion des principaux foyers d’insécurité du pays, à Bakassi et dans les zones frontalières du Grand Nord, écumées par les pirates et les « coupeurs de route ». Il faudra continuer sans lui…