Panahi hors champ

Dans Hors Jeu, son dernier film, Jafar Panahi racontait, à la manière d’un documentaire-fiction, les aventures tragicomiques d’une jeune fille de Téhéran passionnée de football.

Afin de pénétrer dans le stade où l’équipe nationale tentait de se qualifier pour le Mondial – en Iran, seuls les hommes sont autorisés à assister aux matchs –, la supportrice se déguise en garçon. Vite démasquée, elle est enfermée, ainsi que d’autres contrevenantes, dans une sorte de prison provisoire, sous les gradins, d’où elle essaie encore de suivre l’évolution de la partie.

Condamné le 20 décembre, à l’issue d’un procès tenu secret, à six ans de prison et à vingt ans d’interdiction de tournage, Panahi dessine à travers son œuvre un portrait sans complaisance de la société iranienne contemporaine. C’est ce qui a fait sa réputation. Il est d’ailleurs devenu, depuis une quinzaine d’années, le cinéaste iranien de référence, surtout depuis qu’Abbas Kiarostami – dont il fut l’assistant –, las des tracasseries du régime, a cessé de tourner dans son pays.

Prétextes ridicules

Comme Panahi l’a dit non sans ironie à ses juges, ses récompenses dans les plus grands festivals internationaux occupent « un espace bien plus grand au musée du Cinéma de Téhéran que celui de [sa] cellule de prison ». Il ne faisait preuve d’aucune forfanterie. Caméra d’or (prix du premier film) à Cannes en 1995 pour Le Ballon blanc, il accède à la consécration à la Mostra de Venise où Le Cercle obtient le Lion d’or en 2000, puis à la Berlinale où Hors Jeu décroche l’Ours d’argent en 2006. Cette reconnaissance d’une filmographie qui met presque toujours en scène des fillettes ou des femmes luttant pour conquérir des espaces de liberté témoigne de la place éminente de Panahi dans le cinéma mondial.

Sa lourde condamnation pour « participation à des rassemblements » et à des actions de « propagande contre le régime » – prétextes ridicules – équivaut à une mort professionnelle puisqu’elle s’applique à un réalisateur âgé de 50 ans. Même à supposer que Panahi – aujourd’hui en liberté provisoire après avoir interjeté appel – puisse quitter l’Iran, cette interdiction ne serait pas sans incidence pour un artiste dont l’œuvre est profondément enracinée dans la culture de son pays.

Certes, les mollahs redoutent le regard que Panahi porte sur le régime, fût-ce au second degré puisque ses films ne sont jamais ouvertement politiques. Mais ce n’est pas seulement un metteur en scène de talent que les juges aux ordres de Téhéran ont décidé de réduire au silence. C’est l’ensemble du cinéma iranien. Autrefois tolérés sinon choyés par les dirigeants de la République islamique, qui entendaient profiter du succès du cinéma national pour soigner leur image à l’étranger, les réalisateurs iraniens dignes de ce nom avaient appris à ruser pour continuer à tourner. Quitte à ne montrer leurs films qu’en dehors de leur pays, où ils étaient en général, comme ceux de Panahi, interdits de diffusion. Cette tolérance a pris fin. C’est une très mauvaise nouvelle. Pour l’Iran, et pour le septième art.

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