Oprah Winfrey, une légende américaine

A la tête d'un empire médiatique, Oprah Winfrey est la diva de la télévision américaine. © Reuters / Lucas Jackson

Née (très) pauvre au temps de la ségrégation raciale, elle est aujourd’hui milliardaire, anime depuis vingt-cinq ans un célèbre talk-show sur CBS et possède depuis peu sa propre chaîne de télévision câblée. Oprah Winfrey est une vraie machine à gagner. Et à faire rêver.

Le Financial Times l’a décrété, dans son édition du 11 décembre : Oprah Winfrey est la « femme de la décennie ». Un sacre à la mesure d’une diva qui « pèse » 2,7 milliards de dollars (2 milliards d’euros), attire près de 50 millions de téléspectateurs par semaine, et dont l’engagement dans la campagne présidentielle de 2008 aurait incité 1,5 million d’Américains à voter pour Barack Obama.

Bien plus qu’une femme, une reine du talk-show, une « marque » ou un empire des médias, Oprah est une machine à gagner et à faire rêver. Une légende de 56 ans souvent vêtue de rose que, avant son verdict du 11 décembre, le très sélect Financial Times avait fait figurer à sept reprises – un record – sur la liste des cent personnalités les plus influentes au monde.

Cette force de la nature qui a déferlé sur l’Amérique il y a plus de vingt-cinq ans ne s’est pas contentée de conquérir les cœurs. Elle a su les conserver. Et comme si cela ne suffisait pas, elle se prépare à un nouveau défi. En janvier 2011, la pétulante animatrice donnera le coup d’envoi de la vingt-cinquième­ et dernière saison de l’Oprah Winfrey Show, dont le succès ne s’est jamais démenti, et lancera simultanément l’Oprah Winfrey Network (OWN), sa propre chaîne de télévision sur le câble. Qui dit mieux ?

Eternelle optimiste

Première Africaine-Américaine à avoir intégré – à 32 ans – le club des millionnaires, la star du petit écran n’est pas à un paradoxe près. Atypique elle était, atypique elle est restée. C’est sur sa différence affirmée sans l’ombre d’un complexe qu’elle a créé cette adhésion à toute épreuve, qui transcende les générations et les races – son public est blanc à 80 %. Noire et fière de l’être, enrobée et racontant crânement sa lutte contre les kilos superflus, célibataire sans enfant et assumant ce choix de vie, richissime et philanthrope… Être soi-même, être vraie et aider les autres à faire de même, tel est le credo de cette éternelle optimiste, qui s’emploie chaque jour à convaincre ses téléspectateurs – des femmes, en majorité – que leur destin leur appartient et qu’il ne tient qu’à eux d’en modifier le cours. Follow me, my fellows, suivez-moi mes frères, je vous montre le chemin… Il y a quelque chose de messianique dans ce message médiatique.

Elle entraîne ses invités et ses ouailles dans une farandole de rires et de larmes. Prière de laisser son amour-propre au vestiaire : sur le plateau d’Oprah, on déballe tout, on se livre aux confidences les plus intimes dans une ambiance de thérapie de groupe. En 1993, Michael Jackson parle pour la première fois, après quatorze ans de silence : 100 millions de téléspectateurs dans le monde. En 2005, Tom Cruise saute à pieds joints sur son canapé pour clamer son amour pour Katie Holmes, sa compagne : la popularité de l’acteur dégringole. Madonna a l’intention d’adopter un enfant au Malawi ? Elle s’en explique dans l’émission d’Oprah, en 2006. La même année, cette dernière accompagne Elie Wiesel jusque dans le camp d’extermination d’Auschwitz pour inciter les Américains à lire La Nuit.

Car la lecture est l’une de ses obsessions. Non contente de faire vendre des marques – d’une tablette de beurre à une ligne cosmétique – ou de décréter des embargos – sur la viande bovine, à l’époque où la maladie de la vache folle effrayait les consommateurs –, elle étend son influence aux questions culturelles et recommande des ouvrages via l’Oprah Book’s Club, son club de lecture, devenu une fabrique de best-sellers. Ce n’est pas l’un de ses moindres exploits, dans un pays où la lecture n’est pas ancrée dans les mœurs, que d’avoir fait découvrir à ses compatriotes aussi bien des ouvrages classiques (des Raisins de la colère à Anna Karénine) que des romanciers contemporains, comme Toni Morrison. Bien d’autres auteurs, qui ne sont ni des artistes ni des orfèvres en politique, se précipitent sur son plateau pour faire la promotion de leurs Mémoires ou de leurs futurs programmes de campagne, à l’instar de l’ancien président George W. Bush ou de Sarah Palin.

Si elle a la larme facile, Oprah ne laisse pas ses opinions dans sa poche. Elle a un avis sur tout et ne se prive pas d’aller à rebours du conformisme ambiant. Donne la parole aux malades du sida, traités en pestiférés aux premiers temps de l’épidémie. Invite des homosexuels. Déculpabilise les mères sujettes au baby blues. Affiche courageusement son hostilité à la guerre en Irak, en 2003. Et se bat pour des sujets qui lui tiennent à cœur. Elle a été l’une des premières à dénoncer le sexisme et la violence verbale du rap et, en 1993, a contribué à l’adoption d’une loi instaurant une base de données sur les pédophiles.

L’empire de la démesure

Et puis, forcément, Oprah a un grand cœur. Elle a fondé une école en Afrique du Sud pour les enfants défavorisés ; est venue en aide aux victimes de l’ouragan Katrina, en 2005 ; et a veillé sur les vieux jours de Rosa Parks, héroïne de la lutte contre la ségrégation raciale. En 2004, elle offre 276 voitures Pontiac aux spectateurs qui assistent au 19e anniversaire de son émission, puis un luxueux séjour à Hawaii à son millier de salariés. Tout est énorme, à la mesure de son empire et de la trace qu’elle veut laisser dans l’Histoire, comme pour faire un pied de nez au destin qui lui avait été réservé à sa naissance.

Et quel destin ! Le sien tient peut-être à une peccadille, à une erreur dans l’écriture de son prénom. Le 29 janvier 1954, au bureau de l’état civil de Kosciusko, dans un Mississippi encore largement ségrégationniste, un employé municipal inverse deux lettres et transforme le biblique « Orpah », dont sa mère voulait l’affubler, en un « Oprah », inconnu de tous les calendriers, chrétiens ou autres. Par la suite, quelques patrons de chaîne tenteront de convaincre leur prometteuse présentatrice de se rebaptiser Suzie. En vain. Accrochée à son prénom comme la misère sur le monde, Oprah refuse de céder aux sirènes de la facilité.

Mon malheur fera ma force, décide très tôt cette enfant née d’une mère femme de ménage et d’un père barbier-coiffeur – dont on ignore s’il est vraiment le sien.

Oprah était si pauvre, à en croire sa légende, qu’elle n’a eu pour tout jouet qu’une poupée de maïs et que sa grand-mère lui fabriquait des salopettes dans des sacs de jute. Très pieuse, cette dernière l’emmenait à l’église baptiste, où la fillette fit ses premières armes de speakerine en s’adressant à la communauté. La suite est sordide. Violée à 9 ans, enceinte à 14 ans, elle met au monde un enfant qui décède peu après. Qu’importe que ce viol soit sujet à caution, comme le prétend Kitty Kelley, la biographe des stars, à qui Oprah aurait confié : « C’est ce que les gens veulent entendre, la vérité est ennuyeuse. » Qu’importe qu’elle soit devenue capricieuse, égocentrique, excessive. Winfrey a souffert, cela ne fait aucun doute.

À 15 ans, elle part vivre chez son père, dans le Tennessee. Ce dernier l’oblige à lire un livre par semaine et à rédiger une note de lecture. Oprah fait des étincelles à l’école, remporte un concours de beauté, devient Miss Prévention des incendies, puis, à 20 ans, la première Noire à présenter les informations à la radio de Nashville. Elle rejoint Baltimore, puis Chicago, passe de la radio à la télévision et vole de succès en triomphes. En 1983, en l’espace de six mois, elle détrône Phil Donahue, qui animait le talk-show le plus suivi de Chicago. Trois ans plus tard naît l’Oprah Winfrey Show (qui doit s’arrêter en septembre 2011).

70 millions de foyers

Un quart de siècle lui suffit pour imposer sa marque et créer une kyrielle de produits dérivés qui tous portent son nom ou ses initiales. O Magazine, dont elle fait systématiquement la une, tantôt en tenue de jogging, tantôt en femme fatale ; Oprah’s Book Club, son club de livres ; Oprah’s Angel Network, son association caritative ; Harpo (son prénom à l’envers), sa société de production à qui l’on doit notamment le film Precious, oscarisé deux fois. Et, à partir du 1er janvier, OWN. Lancée en partenariat avec Discovery Communications, cette chaîne câblée dont le siège est à Los Angeles s’adressera à plus de 70 millions de foyers. Thématique : l’art de vivre, décliné en émissions aux contours encore assez flous : Oprah’s Next Chapter (voyages), Master Class (portraits et interviews de personnalités), In the Bedroom with Dr Laura Berman (émission médicale) ou Finding Sarah (comment reconstruire sa vie, à partir de l’expérience de Sarah Ferguson, la duchesse d’York étant l’une des animatrices de la chaîne).

Déjà, les critiques soulignent les difficultés qui ont entouré la création d’OWN, à laquelle Winfrey travaille depuis trois ans. Ils rappellent aussi que le public de la star vieillit et que son audience décroît, lentement mais sûrement. Oprah n’en a cure : « Je considère ce lancement comme la naissance d’un enfant. C’est un processus à long terme. J’ai déjà une vision très claire de ce que cette chaîne peut devenir d’ici à trois ans, cinq ans, dix ans : une source d’espoir et d’inspiration. » Ainsi soit-elle.

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Oprah Winfrey en chiffres :

2,7 milliards de dollars le montant de sa fortune

25 le nombre des saisons de l’Oprah Winfrey Show, diffusé sur CBS et sur 215 chaînes à travers le monde (145 pays)

49 millions le nombre de ses téléspectateurs (en moyenne hebdomadaire)

35 le nombre des Emmy Awards remportés par Oprah et par son show

2,4 millions le nombre d’exemplaires d’O Magazine vendus chaque mois

3 millions de dollars les fonds qu’elle est parvenue à lever en faveur du candidat Obama

90 millions de dollars le prix estimé de Terre promise, sa propriété de 17 ha à Santa Barbara (Californie)

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