Autant en emporte le Soudan

par Mo Ibrahim

Pour Mo Ibrahim, le Sud doit se séparer du Nors de façon pacifique. © Fondation Mo Ibrahim

La partition pourrait être fatale au régime de Khartoum. Pour survivre, il doit faire son autocritique, estime Mo Ibrahim, l’ex-homme d’affaires à la tête d’une fondation qui porte son nom.

Un soir, il y a une quarantaine d’années, un Nord-Soudanais plutôt progressiste donnait une conférence à Khartoum. Il dissertait sur les problèmes que posait le sous-développement chronique du Sud-Soudan et sur la nécessité de renforcer le sentiment de fraternité entre les Soudanais, si nous voulions nous construire en tant que nation. Un Sud-Soudanais s’est alors levé et a ramené tout le monde à la réalité. « Tout cela, c’est très bien, s’est-il exclamé. Mais m’autoriseriez-vous à épouser votre sœur ? » Quarante ans plus tard, les préjugés auxquels cet homme faisait allusion existent toujours. […]

Le Soudan a été un véritable laboratoire. Nous pensions que si le plus grand pays du continent, qui jouxte le Sahara aussi bien que le Congo, qui réunit autant de religions, de cultures et d’ethnies, était capable de construire un État prospère et en paix, alors toute l’Afrique le pourrait ! Mais le fait que nous ayons échoué sonne comme un avertissement pour tous les Africains. […] L’effondrement du Soudan ne sera pas sans conséquence.

Aujourd’hui, Khartoum donne une apparence de normalité, de modernité et de relative aisance. Rien à voir avec le reste du pays : le manque d’investissement, le sous-développement et le fait que des pans entiers de la population ont été exclus de la vie politique ont renforcé les identités locales. Nous n’avons pas nourri ce sentiment de fraternité et d’unité, bien au contraire. Depuis l’indépendance, la manière dont le Soudan a été gouverné a empêché l’émergence d’un but commun à tous les Soudanais. Le régime du président Omar el-Béchir a aggravé le problème en cherchant le pouvoir absolu et en réprimant la contestation. Résultat : des guerres civiles dans le Sud, dans l’Est et au Darfour, dans l’Ouest. Notre pays a été déchiré en lambeaux.

L’issue du référendum ne fait pas de doute et la partition est aujourd’hui inévitable. Le moins que l’on puisse faire, c’est de se séparer pacifiquement et à l’amiable.

La question du Darfour

Je crois que ni le Parti du congrès national (NCP), au pouvoir à Khartoum, ni le Mouvement populaire de libération du Soudan (SPLM), qui gouverne dans le Sud, ne veulent aller à l’affrontement. Une guerre mettrait sans aucun doute un point final au règne du NCP, dans le Nord, et dévasterait un Sud déjà très pauvre. Les dirigeants des deux bords sont suffisamment intelligents pour le savoir. Mais le Nord doit maintenant trouver une solution à la question du Darfour (qui n’est pas liée à celle du Sud-Soudan), et les chefs des trois principaux mouvements rebelles doivent s’entendre sur un calendrier de sortie de crise.

Le gouvernement de Khartoum se sent isolé et assiégé, critiqué par tout le monde et même par ses voisins arabes, d’habitude plutôt conciliants les uns envers les autres. Il doit réfléchir aux conséquences de vingt et une années d’un règne sans partage et faire son propre bilan (dans lequel devra maintenant figurer la sécession du Sud). Si vous êtes dans un trou, il faut arrêter de creuser.

Mais des gouvernements honnêtes ont besoin d’oppositions honnêtes. À Khartoum, nous avons des partis d’opposition vieillissants, dirigés par les mêmes personnes que lorsque j’étais enfant, qui manquent autant de vision que de cohérence.

Le Sud, lui, va devoir se construire en tant que nation, et l’ampleur de la tâche est énorme. La guerre civile et le sous-développement ne l’ont pas aidé à se doter d’infrastructures et d’institutions. Le Sud n’est pas non plus l’ensemble homogène que l’on décrit souvent : il doit lui aussi se construire une identité nationale, représentative de la diversité de son peuple. […]

Le Soudan ne peut pas se permettre d’être du mauvais côté de l’Histoire. Le Nord et le Sud devront travailler ensemble, mais y arriveront-ils ? Moins de vingt ans avant l’indépendance de l’Inde et la création du Pakistan, Winston Churchill disait : « L’Inde est un terme géographique. L’Inde n’est pas plus un pays que l’équateur est un pays. » C’est avec une grande tristesse que nous, les Soudanais, devons admettre que c’est valable pour nous aussi.

©  Financial Times et Jeune Afrique 2011

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