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Cet article est issu du dossier «Tunisie : les secrets d'une révolution»

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Société

Happening médiatique en Tunisie

Conférence de rédaction à Mosaïque FM, ancienne propriété des Trabelsi désormais sans patron. © Nicolas Fauqué/imagesdetunisie.com

À l’image du pays, la radio et la télévision se sont totalement affranchies de la tutelle du pouvoir. Fini la langue de bois, exit l’autocensure, place aux débats contradictoires et à la transparence de l’information.

La révolution du 14 janvier s’est aussi traduite dans les médias, presque instantanément. La chaîne privée Nessma TV l’avait même anticipée ; le 30 décembre, elle lance un débat libre sur la fronde de Sidi Bouzid, en présence de journalistes et d’avocats. Le ton est incisif, dans l’air du temps. Cela déplaît en haut lieu, mais les dés sont jetés. Avec la montée de la vague contestataire, les radios privées et publiques, bien qu’appartenant à des proches du sérail, ne peuvent faire totalement l’impasse sur les ­événements.

Le discours conciliant de Zine el-Abidine Ben Ali du 13 janvier est vécu par tous comme une insulte à l’intelligence. La chaîne de télévision nationale, TV7, fait dans la surenchère en organisant dans la foulée un talk-show tapageur et indécent, le show de trop. Le lendemain matin, le personnel de TV7 fait sa cyber-révolution en diffusant sur Facebook des vidéos où s’exprime toute sa colère face au verrouillage des médias. Durant cette journée, les présentatrices, qui, jusque-là, se contentaient de lire machinalement le prompteur, improvisent et naviguent à vue, ne sachant plus sur quel pied danser. Mais, portées par les événements, gagnées par l’enthousiasme, certaines ne retiennent plus leur émotion. Dans la nuit, après la chute de Ben Ali, c’est en direct et dans la liesse générale – que de larmes et d’accolades ! – que TV7 est rebaptisée Télévision nationale tunisienne. Les symboles visuels de l’ancien régime, le chiffre 7 et le violet, passent à la trappe. Un nouveau logo est improvisé.

Parole au peuple

Quelques heures plus tard, le ton offensif de l’animatrice Amel Chahed captive les téléspectateurs, au point que beaucoup en oublient de céder à leur réflexe habituel : le zapping frénétique. La Télévision nationale fait ses premiers pas dans la couverture des événements sur le terrain. Le soir, une nouvelle émission, Iradat shaab (« la volonté d’un peuple »), rompt totalement avec la langue de bois à travers des débats libres entre des personnalités de l’opposition ou de la société civile, avec force interventions des téléspectateurs.

Radio Tunis Chaîne Internationale (RTCI) alterne chansons engagées, bulletins d’information et interventions d’auditeurs en direct. Les médias privés prennent les devants et organisent, malgré le couvre-feu, des débats toute la nuit. La tension monte, on cherche des intervenants pertinents, on prépare les déplacements, les rédactions travaillent dans l’effervescence, improvisent, guettent les dernières news avec un téléphone dans la main et un œil sur internet. On brûle de livrer des informations, mais on patiente, cherchant des confirmations, tout va très vite. Les antennes s’ouvrent au public et les langues se délient. L’un des premiers grands débats tourne justement autour des médias, de leur long silence et de leur complicité. Certains n’hésitent pas à stigmatiser des confrères tandis que d’autres, comme le communicateur Ridha Najar, font acte de contrition en demandant pardon au peuple tunisien.

Nouvelles vedettes de l’info

Mais certaines habitudes ont la vie dure. Le 17 janvier, la Télévision nationale reçoit des directives de la primature pour ne rien passer en direct et filtrer ses invités. Malgré la résistance du personnel, c’est sur un ton empesé qu’est présenté le nouvel exécutif, comme s’il faisait l’unanimité, alors qu’il est conspué par la rue. Les radios nationales taisent, pendant quelques heures, la démission de cinq membres du gouvernement d’union. Mais la liberté de ton reprend rapidement le dessus. Sur les médias privés se profilent les nouvelles locomotives de l’information. Amel Smaoui sur Shems FM ainsi que Lyes Gharbi et Rym Saïdi sur Nessma TV développent des angles percutants, ainsi qu’une approche citoyenne des événements, et c’est à leurs analyses que les Tunisiens prêtent attention, en attendant que reparaissent tous les titres de la presse.

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