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Éthiopie : Girma Seifu Maru, seul contre tous

Le 4 février, à Addis-Abeba. © Nicolas Michel/J.A.

Pas facile d’être l’unique membre de l’opposition éthiopienne à siéger au Parlement. Son engagement politique est récent, mais Girma Seifu Maru rêve déjà que les révolutions tunisienne et égyptienne essaiment au sud du Sahara. Rencontre.

Bureau 325, deuxième étage du Kirkos Market Center, Addis-Abeba. Girma Seifu Maru reçoit en bras de chemise au siège de son agence, Girma Consult and Training. Peu disert, vaguement méfiant, cet homme de 44 ans donne l’impression de porter une charge trop lourde pour lui. Et de fait, sa position est assez inconfortable : il est le seul représentant de l’opposition à avoir remporté un siège au Parlement éthiopien, le 24 mai 2010, face au Front démocratique des peuples d’Éthiopie (EPRDF) du Premier ministre Mélès Zenawi et ses divers alliés.

Girma Seifu Maru a remporté la Woreda 6, une circonscription du Merkato, quartier marchand traditionnellement rétif aux pouvoirs en place. Depuis, il siège seul face aux 547 autres parlementaires. « Ils me connaissent tous, mais je ne les connais pas, glisse-t-il avec un sourire. C’est à la fois très difficile et très motivant. Je fais de mon mieux. Je présente ma position et je vote en conséquence ! » Girma Seifu a été élu sous la bannière de l’alliance de l’opposition Medrek. Entré en politique à la fin de 2004, il est lui-même membre de l’Union pour la démocratie et la justice (UDJ) – le parti de l’opposante Birtukan Mideksa, libérée de prison le 6 octobre 2010.

Pas tendre avec le pouvoir en place

Diplômé en économie et en sciences politiques, père de deux enfants, Girma Seifu a longtemps travaillé comme économiste pour des ONG, des institutions nationales et internationales. Sous le Derg, la junte militaire menée par Haïlé Mariam Mengistu de 1974 à 1987, s’engager en politique était « impossible » – trop dangereux –, et il était jeune. Après la victoire de l’EPRDF, il s’est tenu à l’écart du monde politique pour une autre raison : « Pendant longtemps, je n’ai fait qu’observer, parce que j’étais opposé à une politique aux fondements essentiellement ethniques. »

Mais quand est venu le temps et la possibilité de s’engager, la réponse du pouvoir a été féroce. Après les élections de 2005, quelque 200 personnes ont trouvé la mort et les principaux représentants de l’opposition ont été condamnés à la prison à vie. S’ils ont été graciés deux ans plus tard, le souvenir cuisant de la répression reste dans toutes les mémoires. Et pèse lourdement sur la vie politique du pays. Il n’empêche : Girma Seifu Maru peut s’exprimer. « Si je n’étais pas au Parlement, ils pourraient faire ce qu’ils veulent. Or, aujourd’hui, je dis ce que je pense et ma position doit être enregistrée », dit-il. Défenseur de la « démocratie de marché », il n’est pas tendre avec les hommes politiques en place : « Si quoi que ce soit menace leur pouvoir, ils l’éliminent, n’importe quand et de n’importe quelle manière. Ils ne veulent pas céder d’un pouce. » Sa cible principale, c’est Mélès Zenawi, qui « veut que tout le monde agisse en fonction de son propre modèle ». Malgré son air las, Girma Seifu Maru peut se montrer virulent : « Il est temps d’abandonner ces systèmes non démocratiques ! Il faut apprendre de l’Égypte et de la Tunisie. Les peuples, eux, apprennent, et nous espérons que les gouvernements apprendront avant que la violence se déchaîne. »

Se voit-il Premier ministre ? « Pourquoi pas ? » Mais pour l’heure, et en dépit de son silence, Birtukan Mideksa demeure l’opposante la plus crédible. « Si elle revient en politique, nous serons heureux. Si elle ne le souhaite pas, c’est son choix. Pour l’instant, elle se repose. Et je n’ai aucune information – aucune ! – sur le fait qu’elle envisagerait de quitter la politique », insiste-t-il. Prochaines élections législatives en mai 2015. 

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Par Nicolas Michel, envoyé spécial à Addis-Abeba

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