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Tunisie : les entreprises à l’épreuve de la contestation sociale

Une révolution du management des entreprises s'impose en Tunisie. © Reuters

Revalorisation des salaires, intégration des intérimaires, nouvelles embauches… Dans le sillage de la révolution tunisienne, les patrons font face à une montée des revendications des travailleurs.

Bassin minier de Gafsa, au centre de la Tunisie. Le climat reste électrique, même si les ouvriers des sites d’extraction de phosphate ont repris le chemin du travail depuis dix jours. Grèves, sit-in… Poussés par la population et l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), principal syndicat du pays, ils réclamaient 20 000 embauches. Bilan : plus de 4 000 ont été concédées ; le PDG de la Compagnie des phosphates de Gafsa et du Groupe chimique tunisien a démissionné ; et toute la filière des phosphates, une des principales sources de devises du pays, s’est trouvée à l’arrêt pendant un mois et demi, avec des pertes quotidiennes estimées à plus de 1,5 million d’euros.

En fait, dans le sillage du départ de Ben Ali, de nombreux dirigeants ont assisté, impuissants, à une montée de revendications mêlant demandes sociales, règlements de comptes et arrière-pensées politiciennes. Premières touchées, les entreprises publiques. Sous la pression des salariés, les directeurs généraux de la Société tunisienne d’assurances et de réassurances (Star), de Tunisie Télécom, de la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (Steg), des Ciments de Bizerte, etc., ont pris la porte, accusés pour certains de mauvaise gestion, pour d’autres d’une trop grande proximité avec l’ancien régime.

Cette défiance n’épargne pas le privé. Les secteurs de l’hôtellerie, du textile et de l’équipement automobile font partie des plus affectés. « En février, nous avons géré une vingtaine de négociations salariales pour des multinationales », confirme un conseiller juridique tunisois.

Bras de fer

Cablitec Tunisie, filiale d’un groupe français spécialisé dans les câbles automobiles, connaissait encore début mars des débrayages à répétition. Au cœur du bras de fer entre la direction et les salariés : la réintégration d’une représentante du personnel licenciée au mois de novembre et la levée de sanctions visant des membres de l’UGTT. Le conflit a rapidement tourné à l’affrontement, et le PDG, Hervé Bauchet, a même acheté des pitbulls pour protéger l’entreprise… « Depuis une dizaine de jours, le climat s’est amélioré, précise-t-il. Il n’y a plus de menaces physiques proférées à l’encontre de nos salariés, notre activité a redémarré normalement. Seules 39 personnes refusent toujours de reprendre le travail. Nous avons dû provisoirement les remplacer par des intérimaires. »

Cet apaisement ressenti dans de nombreuses entreprises, le patronat l’attribue au message de fermeté adressé le 4 mars par le nouveau Premier ministre, Béji Caïd Essebsi, au secrétaire général de l’UGTT, Abdessalem Jrad, lui intimant de ne pas mettre en péril l’économie nationale. De fait, le syndicat appelle désormais à la reprise du travail. Mais dans certaines sociétés comme l’usine de fromage Land’Or, le conflit social perturbe encore la production. « Localement, on ne sait pas toujours si le syndicat joue double jeu ou s’il est dépassé par sa base », analyse Hichem Elloumi, président de la branche « électrique et électronique » de l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (Utica).

L’avocate Donia Hedda Ellouze, qui a mené plusieurs négociations, se veut rassurante : « Si les demandes d’augmentation étaient au départ surréalistes, avec des hausses de 30 % à 40 %, au final les discussions ont abouti à des revalorisations raisonnables de 2 % à 3 %, accompagnées d’avantages sociaux et de primes liées à la productivité. » Chez Cablitec, la direction envisage un effort plus important, avec une augmentation moyenne de 5 %, et jusqu’à 10 % pour certains postes. Car beaucoup d’entrepreneurs l’admettent : une partie des revendications sont justifiées. « Il faut qu’il y ait une meilleure répartition des richesses, par exemple en instituant un système d’intéressement », reconnaît David Sierra, directeur de l’hôtel de luxe The Residence Tunis, lui aussi en proie un temps à un mouvement social.

Contrats précaires

Toutefois, une frange du patronat met en garde contre des concessions salariales trop rapides. « Il faut faire un état des lieux de la compétitivité de nos entreprises avant de répondre aux souhaits des salariés », plaide Abdelaziz Darghouth, PDG d’Ambiance Déco. Pour lui, il est urgent d’attendre. Sa crainte serait en fait de devoir remettre la main à la poche une seconde fois si le gouvernement, sous la pression de l’UGTT, devait instaurer des négociations nationales pour chaque filière dans les semaines à venir. Et ce alors que l’Utica, divisée entre héritiers de l’ère Ben Ali et refondateurs, vit une crise interne sans précédent qui l’empêche de tenir pleinement son rôle de contrepoids aux demandes du syndicat.

L’autre axe principal des revendications concerne l’intégration de centaines d’intérimaires. Des contrats précaires dont la durée peut être légalement prolongée pendant quatre ans. « On ne pensait pas qu’il y avait de tels abus. Dans certains cas, les intérimaires étaient payés 120 dinars [alors que le salaire minimum est de 272 dinars, soit environ 139 euros, NDLR] et les cotisations sociales n’étaient même pas réglées ! » explique Nedra Tlili, directeur général adjoint de la société de matériel industriel Sacmi. Là encore, la plupart des patrons estiment qu’une évolution de la législation est légitime. Mais il faut faire attention, avertissent-ils, à maintenir une certaine flexibilité dans les entreprises. Pour concilier les attentes des salariés et des patrons, un nouveau cadre réglementant l’intérim devrait être étudié prochainement.

Les chefs d’entreprise en sont conscients : plus qu’un ajustement des salaires ou/et des conditions de travail, c’est une révolution du management des entreprises qui les attend. « Nos sociétés doivent être plus transparentes, adopter une meilleure gouvernance, admet un patron tunisois. Manager ses ressources humaines ne peut plus uniquement se limiter à faire des plannings et à réprimander. »

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