De Tunis à Sidi Bouzid

par

Marwane Ben Yahmed est directeur de publication de Jeune Afrique.

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Tunis, fin mars 2011. Sous un soleil printanier, la capitale a repris son activité habituelle. Trois mois après le début de la révolte populaire et deux mois après la fuite de Zine el-Abidine Ben Ali, ses habitants ont retrouvé le chemin du travail ou vaquent à leurs occupations quotidiennes, les embouteillages sont de retour et les manifestations se sont, pour l’instant, dissipées. Depuis la nomination de Béji Caïd Essebsi au poste de Premier ministre de la transition, en remplacement d’un Mohamed Ghannouchi éreinté par la rue, la Tunisie s’est remise sur pied. Le gouvernement travaille, les partis fleurissent (une cinquantaine à l’heure où ces lignes sont écrites), les journalistes ont un avis sur tout, et les Tunisiens débattent, en permanence. L’échéance de l’élection de la Constituante, prévue le 24 juillet, est sur toutes les lèvres. L’horizon existe, mais le chemin qui y conduit est encore flou : quel code électoral ? Quel mode de scrutin ? Quelles forces en présence ? Personne n’en sait rien…

L’heure est aussi, il ne faut pas se le cacher, à la chasse aux sorcières, aux revendications sociales tous azimuts, aux comportements corporatistes, voire égoïstes, et à une sourde inquiétude. Une inquiétude que la guerre en Libye ne fait qu’accentuer*. La colère du peuple, celle qui a chassé Ben Ali de son palais de Carthage, n’a pas disparu, elle s’est diluée : elle vise ceux qui ont travaillé avec l’ancien régime – et ils sont nombreux ! –, les nantis, les « bourgeois », les Français, les patrons, les « Sahéliens », au pouvoir depuis l’indépendance, les médias, qui jouent les procureurs, le gouvernement, qui ne fait pas assez, ni assez vite, les politiciens, qui tirent la couverture à eux et tentent d’être plus révolutionnaires que les révolutionnaires eux-mêmes… Mais qui sont, au juste, ces « vrais » révolutionnaires ? Personne et tout le monde, c’est bien le problème. Chacun a apporté sa pierre à l’édifice, plus ou moins tôt. Mais il est indéniable que les origines de ce formidable mouvement populaire, point de départ d’un véritable bouleversement planétaire, se trouvent à Sidi Bouzid, Kasserine, Gafsa ou Thala. Sans ces Tunisiens laissés au bord de la route, tenus à l’écart du développement et dont certains ont payé de leur vie le combat contre la dictature, Ben Ali et Moubarak seraient sans doute encore au pouvoir. Ils sont jeunes, organisés, ont les idées claires et ne veulent pas de la pitié de leurs concitoyens. Ils exigent, aujourd’hui encore, d’être entendus et associés à la Tunisie nouvelle qui se dessine. Croyez-le ou non, en cette fin mars 2011, personne n’est allé à leur rencontre depuis le 14 janvier. Ni membres du gouvernement, ni autorités locales, ni partis politiques. Un oubli, un déni même, incompréhensible. Il est grand temps de rendre à César ce qui appartient à César.

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* Lire notre dossier Libye : Objectif Kadhafi, dans le numéro 2620 de Jeune Afrique, en kiosques jusqu’à 2 avril 2011.