Libye : la foire aux armes

Par Jeune Afrique

Tirs à la mitrailleuse antiaérienne contre des chasseurs de l'armée loyaliste, le 29 mars. © Mahmud Hams/AFP

Aqmi aurait profité du pillage des arsenaux libyens en zone rebelle pour s’équiper ou faire ses emplettes. Et elle ne serait pas la seule…

A la faveur du chaos dans le pays, des armes libyennes pourraient être disséminées dans la bande sahélo-saharienne. S’étendant de la Mauritanie au Soudan en passant par le Mali, l’Algérie, le Niger et le Tchad, la zone est vaste, en grande partie incontrôlée, et tient lieu de repaire pour les trafiquants. Aujourd’hui royaume d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), elle a été récemment le quartier général de rébellions touarègues encore en sommeil au Mali et au Niger.

Selon nos informations, Aqmi se serait procuré des missiles sol-air SAM-7 en provenance de Libye. De petite taille, légère, cette arme d’une portée de 5 km peut être maniée par un seul homme et transportée dans un pick-up. Dans une interview à J.A., le président tchadien, Idriss Déby Itno, a déclaré, de son côté, que « les islamistes d’Al-Qaïda ont profité du pillage des arsenaux en zone rebelle [libyenne, NDLR] pour s’approvisionner en armes, y compris en missiles sol-air, qui ont été par la suite exfiltrées dans leurs sanctuaires du Ténéré [au Niger, NDLR] ». Le 4 avril, un responsable des services de sécurité algériens cité par Reuters annonçait qu’un convoi de huit pick-up en provenance de la Libye était arrivé au Mali. Selon la même source, les véhicules étaient chargés de lance-roquettes antichars RPG-7, de kalachnikovs, d’explosifs et de munitions.

Chaque grande ville libyenne dispose de ses entrepôts. S’y empilent des armes vétustes, de fabrication soviétique notamment, et d’autres, plus récentes et sophistiquées. « Le pays a acquis des armes légères et de petit calibre en grande quantité », rappelle Pieter Wezeman, spécialiste du commerce des armes avec l’Afrique et le Moyen-Orient à l’Institut international de recherche pour la paix de Stockholm (Sipri) : 100 000 fusils livrés par l’Ukraine entre 2007 et 2008 et 10 000 pistolets fournis par une compagnie italienne en 2010. Cette même année, Tripoli s’est approvisionné auprès de la Russie en missiles antiaériens et a organisé un salon de l’armement qui a accueilli plus de 100 exposants, venus de 24 pays.

Les cas avérés de dissémination d’armes légères – et donc aisément transportables – dans le sud de la Libye sont encore peu nombreux. D’après une source requérant l’anonymat, des armes pillées dans la petite localité de Gatroune, aux confins de la Libye, du Tchad et du Niger, auraient été acheminées au Tchad par des militaires tchadiens incorporés à l’armée libyenne.

Convergence d’intérêts

Dans tous les cas, le pillage des entrepôts et la porosité des frontières libyennes inquiètent les états-majors de la région. Plusieurs scénarios sont possibles. Il y a d’abord la revente d’armes à Aqmi. Elle serait surtout le fait de Subsahariens, mercenaires recrutés par Kadhafi ou militaires membres de l’armée libyenne, quittant le pays par crainte de représailles ou parce qu’ils se trouvent inemployés – dans l’hypothèse d’une chute du « Guide ». « On redoute une convergence d’intérêts entre des hommes armés qui ont besoin d’argent et Aqmi, disposant d’argent mais qui a besoin d’armes », explique une source sécuritaire dans la région.

Autre hypothèse, émise par Wezeman : une dissémination délibérément orchestrée par Kadhafi dans le seul but de « déstabiliser la zone ». Dans ce cas, il n’est pas exclu qu’il profite du mécontentement dans le nord du Niger et le nord du Mali pour ressusciter les rébellions touarègues. Là-bas, le lien reste fort avec la Libye. Kadhafi aurait recruté 300 mercenaires parmi les Touaregs du Niger. Un camp d’entraînement aurait été mis en place à Sebha. « Le risque de dissémination vient d’abord de Kadhafi lui-même », estime Acheikh Ibn Oumar, ancien ministre tchadien des Affaires étrangères et ex-rebelle soutenu par Tripoli. Et avec les armes affluent les hommes. Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), 3 000 Tchadiens et 16 000 Nigériens sont rentrés au pays depuis le début de la révolution.