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Abou Sofiane Lagraa : renouer avec l’Algérie

Abou Sofiane Lagraa. © camille Millerand pour J.A.

Né en Ardèche (France) en 1970, ce chorégraphe forme aujourd’hui de jeunes danseurs au sein de la Cellule contemporaine du Ballet national algérien, avec le soutien de sa compagne.

D’un côté, le Boléro de Ravel, de l’autre, la voix envoûtante de la chanteuse de l’Aurès Houria Aïchi. France, Algérie : Abou Lagraa fait le grand écart avec élégance. Sa dernière création, Nya, mêle l’énergie acrobatique du hip-hop et les audacieuses arabesques aériennes calligraphiées par le chorégraphe franco-algérien. Abou Lagraa et son épouse, Nawal, ne sont pas peu fiers de leurs danseurs. « Ce qu’on a obtenu d’eux en moins d’un an, on aurait mis cinq ans à l’avoir avec des artistes français », avance Abou Lagraa. Autodidactes, les dix garçons retenus pour Nya (« faire confiance à la vie » ou « être naïf », en arabe) ont sué sang et eau pendant neuf mois pour donner naissance à cette première œuvre de la Cellule contemporaine du Ballet national algérien. Neuf mois pendant lesquels ils ont reçu une solide formation dispensée par une équipe de professionnels dirigée par Nawal Lagraa. Responsable du pôle pédagogique du Pont culturel méditerranéen franco-algérien, la jeune femme est à l’origine de ce projet qu’elle et Abou Lagraa portent à bout de bras. Son mari le reconnaît volontiers : « Elle est entrée dans ma vie, m’a donné la force de m’affronter moi-même et de renouer avec mes racines. » « Ce projet, explique Nawal Lagraa, c’est ce qui manquait à Abou. Dès que nous avons commencé les répétitions de Nya, j’ai compris que sa danse était faite pour ces jeunes. Ils dansent comme lui, comme s’ils allaient mourir demain. » Et d’avouer : « Quand mes parents sont venus s’installer en France, j’ai vu mon père sombrer peu à peu dans une infinie tristesse de s’être coupé de sa famille. Je ne voulais pas voir mon mari dans cet état. »

L’Algérie, c’est toute la vie d’Abou Lagraa. « Mon pays », dit ce natif ardéchois qui n’a connu de la patrie de ses parents que les heureux étés passés en famille. Mais l’Algérie, c’est aussi deux décennies d’absence, quand la danse l’emporte d’un continent à l’autre, quand la guerre baigne « sa terre » de sang. « J’étais en colère. Je refusais de me rendre dans un pays où l’on interdit aux gens d’être libres. »

La danse l’engloutit, le sauve. Déterminé, le jeune Abou apprend la discipline du classique et « torture » son corps. « Je travaillais jour et nuit, raconte celui qui, en 2009, a reçu le Prix du meilleur danseur international (International Movimentos Dance Prize). Le soir, je m’endormais en grand écart. Je me suis infligé cette souffrance car je ne voulais pas être un danseur médiocre. » Une manière de répondre à son père qui refusait de le voir en collant. « Pour les Arabo-musulmans, la danse, c’est pour les femmes. Mon père aurait voulu que je sois avocat ou médecin, pas chorégraphe. » Conservatoire régional de Lyon à Annonay, puis conservatoire supérieur de Lyon, avant d’intégrer la compagnie du chorégraphe portugais Rui Horta, installé en Allemagne… Abou Lagraa devient professionnel en six ans quand d’autres s’y essaient pendant plus de dix. « Je mourais d’envie de dire “merde” à mon père. De lui dire : “Tu ne m’as pas fait confiance, regarde ce que j’en ai fait.” »

La compagnie de Rui Horta se produit sur les scènes du monde entier. Au grand bonheur de l’Ardéchois, les critiques n’ont d’yeux que pour lui. Une célébrité qui n’est pas pour déplaire au jeune homme, conscient de ses intérêts. « Rui Horta nous demandait beaucoup d’improviser et choisissait toujours mes mouvements pour créer ses chorégraphies, affirme Abou Lagraa. Si je restais chez lui, son style allait être le mien. J’ai eu l’intelligence de partir à temps pour fonder ma compagnie. »

Il l’appelle alors La Baraka : il sait ce qu’il doit au destin. Sa première création est programmée à la Biennale de Lyon. Les créations séduisent un public toujours plus vaste. Abou Lagraa sait marier avec élégance les styles, entre Occident et Orient. Un Orient qu’il danse par procuration. « Abou avait peur de retourner en Algérie, de ce qu’il aurait retrouvé, de ce qu’il aurait perdu », soupçonne sa femme, qui lui apporte le courage dont il manquait.

En 2008, grâce à l’écrivain Yasmina Khadra, Abou Lagraa rencontre la ministre algérienne de la Culture et « offre ses services à l’Algérie ». Khalida Toumi confie au couple Lagraa la cérémonie de clôture du Festival culturel panafricain d’Alger, qui se tient l’année suivante. Trois cents jeunes se bousculent aux auditions. Nawal Lagraa forme les dix-sept élus et découvre de véritables joyaux. L’essai est concluant. Six mois plus tard est créée la Cellule contemporaine du Ballet national algérien, à laquelle sont intégrés les dix danseurs de Nya, sélectionnés parmi 400 candidats. « Ce sont des danseurs de hip-hop, de capoeira, des acrobates qui n’avaient jamais pris un seul cours de danse. Ils m’ont suivi parce que je suis algérien et que je parle arabe », explique le chorégraphe, qui a pris la nationalité en 2010. « Pour eux, complète Nawal Lagraa, Abou est un modèle, l’exemple d’un Algérien qui a commencé tard et qui a une carrière magnifique. Ils sont en admiration devant lui et il est très exigeant avec eux. Il n’est pas patient et s’énerve vite ! Alors, je me fais l’interprète d’Abou : je transmets la magie de sa danse. »

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