Alger, du spleen à l’idéal

Par Jeune Afrique

Dans le centre, sur le front de mer, les façades soignées du boulevard Zirout-Youcef. © Omar Sefouane pour J.A.

Si la capitale fait toujours rêver, les retards accumulés dans sa stratégie de développement attisent les passions. Voyage au cœur d’une agglomération à la recherche du temps perdu.

Son histoire millénaire est faite de sièges et de batailles – terrestres et navales –, d’invasions et d’occupations, de siècles de prospérité et de décennies de malheurs (épidémies meurtrières, séismes destructeurs, raz-de-marée ravageurs…). Et de l’immuable fierté de ses habitants. Ils ont raison. Alger demeure l’une des plus belles villes du monde.

Fondée par les Phéniciens, qui avaient choisi sa baie pour y installer un comptoir commercial, Alger est devenue, trois mille ans plus tard, la Mecque des révolutionnaires. Une escale obligée pour Che Guevara ou Agostinho Neto, Amílcar Cabral ou Miriam Makeba. C’était au milieu des années 1960. De 1962 à 2010, la capitale de l’Algérie indépendante a connu un développement sans précédent, sa population passant de 500 000 habitants à quelque 3,5 millions. Les anciennes portes de la cité, Bab el-Oued (« porte de l’Oued »), à l’ouest, et Bab Ezzouar (« porte des Visiteurs »), à l’est, ont été avalées par l’agglomération, dont l’impressionnante croissance atteint désormais la grande banlieue.


Carte de la Wilaya d’Alger.

Titi algérois, Farouk, libraire de 34 ans, déplore « habiter une ville occupée ». « Il n’y a plus d’Algérois de souche, nous sommes envahis », s’emporte-t-il avec l’accent chantonnant qui caractérise les Ouled el-Assima, les gens de la capitale. Farouk oublie que nul Algérois ne peut plus se prévaloir d’une pure ascendance remontant aux Beni Mezghana, groupe de tribus berbères autochtones, très vite dominés par une suite d’invasions. Des Romains aux Français, en passant par les Vandales, les Beni Hillal et les Ottomans, des vagues successives ont bouleversé la démographie de la ville et enrichi son patrimoine.

Capitale politique et économique, Alger brasse aujourd’hui des populations d’origine berbère, arabe et turque. Vieillissement oblige, la Casbah n’est plus le centre de son rayonnement culturel, mais en demeure le cœur spirituel, grâce au mausolée de Sidi Abderrahmane, saint patron de la ville. En attendant la construction de la Grande Mosquée, qui pourra accueillir jusqu’à 120 000 fidèles et sera dotée, dit-on, d’un minaret haut de 300 m.

Blues du logement

Si Farouk a tort en évoquant une invasion d’Alger, il a en revanche raison quand il pointe le mal-être de ses habitants. Pour une population dont le nombre a été multiplié par sept en moins de cinquante ans, le parc immobilier algérois n’a crû que de 100 %. Résultat : sur la même période, le nombre d’occupants par logement est passé de trois à dix, l’habitat précaire a pris racine et s’est multiplié… Une situation qui provoque des émeutes récurrentes dans certains quartiers : Diar Echems, Diar ­el-Mahçoul, Oued Koreich (ex-Climat de France) sont en ébullition. En cause, le relogement des occupants d’habitations précaires ou devenues, au fil du temps, insalubres.

À la promiscuité s’est ajouté un autre phénomène, conséquence de la violence islamiste et de la montée de la criminalité : la « bunkerisation » de l’espace. Les Algérois se barricadent chez eux et, la nuit, la cité se dépeuple.

L’autre cauchemar des habitants de la métropole est de se déplacer. Une gestion des transports collectifs désastreuse, un métro qui n’a toujours pas été inauguré, près de trente ans après le premier coup de pioche, un tramway nommé désir que l’on n’attend même plus… À Alger, le problème de la mobilité, commun à toutes les capitales, atteint des sommets. Des cohortes se forment aux abords des stations de bus et de taxis. Les gares routières sont assiégées.

À la rareté des moyens de transports collectifs s’ajoutent les affres du trafic routier. Au cours des dix dernières années, le parc automobile de l’agglomération a grossi : plus de 300 000 nouveaux véhicules de tourisme et près de 50 000 camions et camionnettes ont été mis en service. Même si le réseau routier a été considérablement étendu, il s’avère insuffisant. Les principaux axes bouchonnent du matin au soir, quand trouver une place de stationnement est le fantasme absolu de tout automobiliste algérois. 

Petite musique des déficits

Même si elle dispose d’atouts pour devenir la capitale moderne dont rêvent ses habitants, Alger traîne d’autres déficits. L’animation artistique y est indigente. Carrefour de civilisations, la ville a un riche patrimoine musical arabo-andalou, entre l’école classique (sanaa) et le chaabi (musique populaire typique de la Casbah), mais, faute de subventions, ses conservatoires se meurent. Les lieux de concerts ont tous disparu. Le Théâtre national (ex-Opéra) d’Alger, au square Port-Saïd, a perdu sa vocation et son public. Aujourd’hui exclusivement dédié à la production théâtrale, il propose moins d’une dizaine de pièces par an. Encore moins bien loties, les salles de cinéma. Fermées pour la plupart, ou en éternelle rénovation, elles sont à l’image de la production audiovisuelle : anémique.

Si l’esprit est malmené, le corps n’est pas épargné. Se soigner à Alger n’est pas une sinécure. La capitale a beau compter une dizaine d’hôpitaux, dont le CHU Mustapha-Bacha (le plus important du pays), et une centaine de cliniques, leur nombre ne répond plus aux besoins croissants. Il devient courant qu’une femme accouche dans le couloir d’une maternité, faute de place dans les chambres et salles de travail. 

Cure de jouvence

Ainsi va la vie algéroise. Bien ancrée dans le présent. Pleine de doléances, d’idées et d’envies pour son avenir. Mais le cœur chargé de la nostalgie de son passé récent, « quand la ville était bien habitée », lâche Bestami Maghraoui, étudiant à l’École polytechnique d’architecture et d’urbanisme d’El-Harrach. Avant de se corriger : « Je veux dire moins peuplée. Quand ses habitants disposaient de toutes les commodités d’une ville agréable à vivre. » Les tenants de cette « Nostalger » ont pour hymne la chanson chaabi Ouled el-assima ouine (« Que sont les enfants de la capitale devenus ? ») d’Abdelmadjid Meskoud.

Reste que la nostalgie n’est pas mère de vertus quand on veut construire l’avenir. Un avenir qui passe par la jeunesse. Et celle d’Alger est bien moins fainéante qu’on ne le dit. À l’image de ses nombreuses associations, qui, sans relâche, organisent des campagnes bénévoles pour nettoyer la Casbah, les quartiers ou les plages, distribuer des repas chauds durant l’hiver et les mois de ramadan, animer des ciné-clubs de quartier, visiter les malades chroniques et les pensionnaires de maisons de vieillesse… La future bataille d’Alger, celle de la réhabilitation, de la modernisation et du réaménagement de l’espace urbain, sera sans doute remportée grâce à cette jeunesse.

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La ville-wilaya en bref…

Superficie 363 km2

Population 3,3 millions d’habitants

Divisions administratives 13 daïras (sous-préfectures) découpées en 57 communes chacune administrée par une assemblée populaire communale (APC)

Préfet Mohamed Kebir Addou (wali)

Maire Mohamed Zaïm, président de l’assemblée populaire de wilaya (APW)

(Sources : ONS, Wilaya)

L’agglomération du Grand Alger regroupe les wilayas d’Alger, de Blida, de Boumerdès et de Tipaza.

Superficie 800 km2

Population 5,4 millions d’habitants

(Sources : Erma, ONS)

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