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Yacouba Konaté : « L’excentrique a une fonction sociale : être critique »

Yacouba Konaté est Président de l’Association internationale des critiques d’art, professeur de philosophie à l’Université de Cocody-Abidjan.

Jeune Afrique : Qu’est-ce qu’un excentrique ?

Yacouba Konaté : Je ne définirais pas outre mesure l’excentricité. Elle ne correspond pas à une école en particulier. Elle tient surtout à la production d’un regard sur une activité. Ce n’est pas le propre des artistes que d’être excentriques. Tous les artistes ne sont pas excentriques et il ne suffit pas d’être excentrique pour être artiste. Dalí était un artiste excentrique. L’Allemand Joseph Beuys aussi. Il avait décidé de ne jamais mettre les pieds aux États-Unis. Mais quand il a été contraint de s’y rendre, il s’est arrangé de la manière suivante : une ambulance est venue le chercher à l’aéroport, il a vécu sur une scène qui l’isolait du sol avec un coyote, animal totémique par excellence. Littéralement, il n’a pas mis les pieds aux États-Unis. En Côte d’Ivoire, Bruly Bouabré pourrait être considéré comme excentrique. Être excentrique, c’est aussi une façon de mettre son corps en scène, de lui faire porter des concepts.

Certains artistes utilisent la figure de l’excentrique sans l’être pour autant…

Oui, et c’est le message que je tiens à faire passer aux jeunes. Je me méfie de tous ceux qui jouent les excentriques pour avoir un look. Être excentrique n’est pas une condition pour être artiste. Ahmadou Kourouma ou Cheikh Hamidou Kane sont tout à la fois des génies et des gens comme vous et moi. Il y a, cela dit, une attente. Une certaine permissivité est associée au statut d’artiste et l’on attend qu’il l’assume dans son œuvre, mais aussi dans sa vie.

Quelle est la différence entre excentricité et folie ?

L’excentrique n’est pas un fou. Il joue sur les normes, sur des écarts qui sont tolérés. Cette permissivité correspond à un niveau de la connaissance. Dans les sociétés mandingue et bambara, le stade le plus élevé est celui de koroduga, synonyme de « bouffon ». Ces sages ont le devoir de faire des pitreries, ils jouent des scènes. Cela signifie que la grande sagesse ne peut se départir de la capacité de rire de soi. Les wolosso, les « esclaves nés à la maison », ceux que l’on envoyait aux travaux forcés pendant la colonisation, ont quant à eux le droit de tout dire, y compris les insultes que les nobles s’interdisent. Les femmes peuvent se travestir en hommes et se promener ainsi sur les marchés. Les wolosso jouent avec une certaine théâtralisation. Cette tradition circule d’une certaine manière. À Abidjan, où nous sommes très loin de la tradition, des groupes de coupé-décalé utilisent le label « wolosso ».

Vous voulez dire que l’excentrique remplit une fonction sociale ?

Oui, celle d’être critique. En lui, chacun peut voir ses propres excès. Il permet aussi à la société de se défouler en faisant sauter les interdits. S’il n’y a pas d’acteurs sociaux qui prennent le risque de flirter avec les marges, il n’y a pas d’évolution de la sensibilité.

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Propos recueillis par Marianne Meunier.

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