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Où va le Maroc ?

par

François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Rabat, début juin. Premier soleil d’été avant l’heure. Les chauffeurs de taxi pestent contre l’absence de touristes, les bourgeois s’inquiètent du dernier scandale sexuel venu de France et qui ne va pas contribuer à redorer l’image de Marrakech, le roi revient juste de l’Oriental où il a fait ce qu’il saitle mieux faire – inaugurer des projets de développement, avec la minutie d’un arpenteur –, et la classe politique retient son souffle.

Dans cinq mois, si tout va bien, le royaume se sera doté d’une nouvelle Constitution largement remaniée, d’une monarchie parlementaire et d’une Chambre des députés new-look repeinte aux couleurs de la réforme. La matrice des révoltes arabes aura donc accouché ici d’une évolution copernicienne, ou d’une révolution veloutée, comme on voudra. Une omelette sans oeufs cassés. Fin du conte de fées. Car rien n’est aussi simple, bien sûr. Même si les journalistes étrangers venus en nombre assister au Maroc à la réplique des séismes tunisien, égyptien ou syrien ont dû rentrer chez eux bredouilles et déçus, ce qui s’annonce n’a rien d’un chemin jonché de pétales.

En cause, la disjonction entre les trois forces d’inégale importance qui structurent, en cette année 2011, le champ politique marocain. Le roi, les partis et le mouvement du 20 février : chacun évolue dans son propre couloir aérien. Mohammed VI, tout d’abord. Son discours du 9 mars a surpris par son audace et pris de court ses détracteurs. Il porte un projet novateur, original et fécond de Constitution qui sera sans aucun doute adopté par référendum, mais il est le seul ou presque à le faire. Les partis politiques ensuite. Eux n’ont guère évolué. L’onde des révolutions arabes et les réformes annoncées par le roi font apparaître leur discours comme pauvre et obsolète. Or ce sont eux qui en octobre prochain auront la lourde tâche de faire voter les électeurs, avec à leur tête des leaders blanchis sous le harnais du Makhzen, que leurs nouvelles responsabilités semblent effrayer. On peut d’ores et déjà douter de leur efficience à mobiliser le camp, majoritaire, des abstentionnistes. Les protestataires du 20 février, enfin. Quoi qu’en dise le pouvoir, l’impulsion royale du 9 mars leur doit beaucoup, sans doute l’essentiel.

Mouvement acéphale

Mais ce mouvement issu de la société civile, en même temps qu’il se radicalise, se marginalise et s’isole. Ce qui a fait sa force fait aussi sa faiblesse : il est acéphale, sans idéologie distincte ni leader d’envergure capable de négocier, de former des coalitions et demain peut-être de gouverner. Sa base originelle est trop fragile, inexpérimentée et embryonnaire pour lui permettre de résister aux OPA de toutes origines. Pourtant, comme le démontrent aujourd’hui les aléas tunisiens, une société civile forte et organisée serait, en l’absence de partis politiques réellement représentatifs, une alliée précieuse pour qui veut maintenir l’élan démocratique et empêcher une restauration autoritaire d’où qu’elle vienne.

Le roi du Maroc, dont nul ne met en doute la sincérité – « ma volonté est d’aller de l’avant sur la voie de la réforme, autant que je le puis » – est bien seul dans le cockpit à naviguer entre les turbulences, en attendant que le copilote, le peuple marocain, ait achevé sa phase d’instruction. On ne peut donc que lui souhaiter une chose en cette période incertaine et passionnante : la baraka.

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