Boubacar Boris Diop : « La France se comporte dans ses anciennes colonies comme nulle part ailleurs »

Écrit par Propos recueillis par Bios Diallo

L'auteur de Négrophobie (avec Oldile Tobner et François Xavier Verschave), à Paris, le 28 avril. © Vincent Fournier/J.A.

À l’occasion de la réédition de son roman "Murambi, le livre des ossements", consacré au génocide tutsi, l’écrivain sénégalais revient sur le Rwanda, mais aussi sur le « printemps arabe », la crise ivoirienne, l’élection présidentielle prévue dans son pays en 2012… En bon polémiste.

Paris sous un ciel ensoleillé. Face à la Maison de la radio, le café Les Ondes refuse du monde. Il fait beau et les clients se prélassent en terrasse. C’est là que nous avons rendez-vous avec l’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop, peu avant qu’il ne participe à La Grande Table, une émission de France Culture. Il assure la promotion de son roman Murambi, le livre des ossements. Ce texte, qui vient d’être réédité, a été conçu en 1998 dans le cadre du projet « Rwanda : écrire par devoir de mémoire » de Fest’Africa. Depuis, les dires des rescapés du génocide ont une seconde vie dans le souffle de ces témoignages. Jusque dans Fagaala, une adaptation chorégraphique de Murambi par Germaine Acogny et Kota Yamasaki.

Entré en littérature en 1981, avec Le Temps de Tamango, Boubacar Boris Diop enchaîne les émissions de radio et les colloques en France, mais aussi en Suisse, en Italie… et aux États-Unis. Une belle reconnaissance pour cet écrivain qui est aussi un redoutable polémiste. De la Tunisie qu’il connaît bien, et d’où est parti le « printemps arabe », aux violentes convulsions ivoiriennes en passant par son pays à la veille d’un scrutin crucial, l’auteur de L’Afrique au-delà du miroir reste fidèle à ses opinions pas toujours politiquement correctes…

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Jeune Afrique : Pourquoi avoir réédité Murambi, le livre des ossements ?

Boubacar Boris Diop : Il continuait à être demandé mais était difficile à trouver. Il fallait lui donner une seconde vie.

Pourquoi une postface ? Pour tourner la page ?

C’était surtout pour faire le point, pas pour tourner la page. J’ai, au contraire, voulu poursuivre l’échange avec mes lecteurs en répondant de manière plus approfondie aux questions qu’ils m’ont souvent posées.

Comment expliquez-vous l’enthousiasme des médias français pour ce qui n’est qu’une réédition ?

Il me semble que le regard des Français sur le génocide des Tutsis a beaucoup changé. À présent, ils osent regarder en face cette page sombre de leur histoire et les relations que leur pays entretient avec l’Afrique.

Les comptes ont-ils été soldés pour autant ?

Pas vraiment. L’opinion française est consciente que son pays a mal agi au Rwanda, elle en éprouve un vague malaise, voire de la honte, mais préfère ne pas en savoir plus. Avec le temps, elle finira bien par accepter l’évidence, l’Histoire ne se hâte jamais.

En quoi « Rwanda : écrire par devoir de mémoire » a-t-il changé votre vie ?

On ne sort pas indemne d’une telle expérience. Je n’ai plus le même rapport aux mots, mes textes sont plus dépouillés et je comprends mieux les mécanismes de la Françafrique. Sans le Rwanda, je n’aurais sûrement pas écrit Négrophobie avec Odile Tobner et Xavier Verschave. Et le discours de Sarkozy à Dakar m’aurait tout au plus énervé, je n’aurais pas jugé utile d’y répondre.

Où en est le Rwanda, aujourd’hui ?

Le pays est debout. Même les pires ennemis de Kagamé sont obligés de reconnaître ses performances économiques. Et l’abolition de la peine de mort est, à mes yeux, une mesure importante dont on ne parle pas assez.

On reproche au président rwandais d’être un autocrate…

Je sais. On en fait même volontiers un dictateur. Moi j’ai le plus grand respect pour celui qui, après avoir mis fin au cycle génocidaire instauré dès la fin des années 1950, essaie de faire vivre son peuple dans la dignité. Je sais bien que l’on attend d’un intellectuel africain qu’il déteste, par principe, tous les chefs d’État du continent… Mais il me paraît plus raisonnable de les juger à partir des faits.

Le rapport des Nations unies sur les violations des droits de l’homme commises en République démocratique du Congo, rendu public en octobre 2010, soupçonnait une « possibilité de génocide » par les forces rwandaises. Ne partait-il donc pas des faits ?

Le mot « génocide » figure dans le rapport, mais vous faites bien de parler de suspicion car la formulation du texte est bien plus prudente qu’on ne le dit ici et là. Beaucoup aimeraient faire du Front patriotique rwandais [FPR, NDLR] une organisation génocidaire. C’est vraiment en prendre à son aise avec la vérité historique. Il faut rappeler que le génocide de 1994 est le résultat de trois décennies de maturation idéologique. Des textes ont appelé explicitement à la solution finale, l’opinion a été inlassablement travaillée par une radio et des journaux, et, le moment venu, l’État a lâché son armée et des dizaines de milliers de miliciens contre les Tutsis. Je n’ai jamais rien noté de semblable dans la démarche du FPR au pouvoir depuis bientôt vingt ans. L’autre faiblesse de ce rapport, c’est qu’il n’explique pas le choix délibéré du FPR de faire rentrer les réfugiés chez eux. Si vous voulez exterminer des milliers de personnes à portée de vos fusils, vous ne montez pas une opération de retour au pays aussi risquée. Or c’est celle-ci qui est à l’origine des allégations que l’on sait…

Et l’homme Kagamé ?

Il a du caractère, et son leadership a été décisif après le génocide. Avec un héritage aussi lourd, le Rwanda aurait dû être aujourd’hui sous assistance respiratoire et peut-être même le pays le plus pauvre d’Afrique. Il en est loin grâce à Kagamé. Si certains le haïssent de manière aussi irrationnelle, c’est parce qu’ils attendent d’un chef d’État africain qu’il soit jouisseur, corrompu et surtout docile. Kagamé ne correspond en rien à cette image.

Vous avez dit sur un plateau télévisé, en parlant du « printemps arabe », que ce qui se passait vous échappait…

Je suis romancier et donc attentif aux rapports entre le réel et la fiction. Or dans cette affaire, je n’arrive pas à savoir où se séparent leurs chemins, tout me paraît à la fois vrai et purement imaginaire. Le suicide d’un jeune Tunisien déclenche une révolution exemplaire, qui s’étend à l’Égypte, et à partir de là, ça chauffe au Yémen, à Bahreïn, en Arabie saoudite, en Syrie et en Libye, pour ne rien dire des tentatives en Algérie et au Maroc. Sérieusement, comment croire que tout cela est arrivé par hasard ou par simple contagion ?

Soupçonnez-vous l’Occident d’avoir manigancé tout cela ?

Non, ce serait manquer de respect aux manifestants. Ils sont admirables, ils prouvent qu’aucun système policier n’est invulnérable. Mais il y a tout de même des choses troublantes. Pourquoi les monarchies pétrolières n’ont-elles eu aucun mal à museler le soulèvement ? Comment en est-on arrivé à une situation où l’Otan se vante d’avoir lâché six mille bombes sur la Libye ? Et, très franchement, n’est-ce pas gênant, ces insurgés de Benghazi qui n’existent que grâce à ce pilonnage aérien ? En cas de victoire, quelle va être leur marge de décision face à leurs parrains ? Il ne faut pas se cacher derrière son petit doigt, le pétrole libyen est en jeu.

Quid de la Ligue arabe et de l’Union africaine ?

Elles sont hors jeu, faute de solidarité entre elles et en leur sein.

Peut-on s’attendre à un printemps de l’Afrique subsaharienne ?

Il est difficile de comparer le monde arabe, uni par la langue, la religion et une forte sensibilité à la cause palestinienne, et l’Afrique subsaharienne, qui est un « bazar de cultures » et où la question de la souveraineté nationale reste souvent capitale. Je veux dire que si les jeunes du Gabon et du Niger se soulèvent, ça doit être aussi pour crier : « Total dégage ! » ou « Areva dégage ! » Je doute qu’ils bénéficient d’une large couverture médiatique…

Vous avez participé à l’ouvrage L’Afrique répond à Sarkozy. Voyez-vous une corrélation entre le discours de Dakar et l’intervention de l’armée française en Côte d’Ivoire ?

Bien sûr. La France se comporte dans ses anciennes colonies comme nulle part ailleurs.

La configuration est-elle différente pour la Libye ?

Les deux interventions ont eu lieu sous le couvert du Conseil de sécurité, mais on n’imagine pas des soldats français forçant les grilles du palais de Kadhafi. En plus du risque militaire, la France ne veut pas s’aliéner « la rue arabe ». Avec un pays de son pré carré, elle n’a rien de tel à craindre.

Comment avez-vous vécu la crise ivoirienne… ?

Tout le monde s’est senti un peu ivoirien et cela montre notre attachement à ce pays. Pour moi, Gbagbo a manqué de lucidité en ramenant à de l’arithmétique électorale un rapport de force politique qui lui était si défavorable. Quand on a contre soi l’Union africaine, la Cedeao, l’ONU, la Maison Blanche, l’Élysée et les médias du monde entier tout en abritant sur son sol la force Licorne et les Casques bleus, on rend le pouvoir, quitte à entrer en opposition. Quant à Ouattara, des millions d’Ivoiriens se sont reconnus dans ses idées et il est normal qu’il soit à la tête du pays. Mais il lui faudra très vite se défaire de son image de président installé par des forces étrangères et oser demander des comptes aux responsables des massacres dans les deux camps.

Une élection présidentielle va avoir lieu au Sénégal dans moins d’un an. Doit-on redouter le scénario ivoirien ?

Je ne crois pas.

Le fils va-t-il succéder au père ?

Wade en a rêvé, oui. C’était vraiment se moquer du monde, mais peut-être a-t-il senti dès mars 2009 que cela ne pouvait pas marcher. Les révoltes actuelles l’ont sans doute complètement guéri de la tentation de faire cadeau de notre pays à son enfant.

Direz-vous que son bilan, au bout de dix ans, est totalement négatif ?

Non, il faut savoir raison garder. De nos trois présidents, Wade est le mieux élu, pour ne pas dire le seul à l’avoir été démocratiquement. Toutefois, il a causé plus de dégâts que ses deux prédécesseurs, mais ça, ce sont les mystères de la démocratie ! En revanche, il a mis fin au tête-à-tête entre la France et le Sénégal. Avec lui, il n’est plus question pour Dakar de se référer à Paris pour toutes les décisions majeures. Ça n’est pas rien, même si c’est insuffisant pour le faire gagner l’an prochain. Nous sommes très nombreux à souhaiter sa défaite, il y a déjà des candidats indépendants respectés, et on peut espérer que l’opposition va s’unir derrière un rassembleur.

Cela se fera-t-il vraiment ?

C’est un espoir, mais le gros problème au Sénégal, ce sont les forces qui prennent en otages les politiques. Le centre du pouvoir n’est jamais là où il est supposé être et il est temps de se pencher sur cette exception sénégalaise pour moderniser notre démocratie. Je sais bien que les confréries religieuses peuvent être un facteur de paix civile, mais on voit aussi comment certaines personnes les détournent de cette vocation. À la longue, cela peut être très dangereux.

Sur quoi portera votre prochain livre ?

Sur le capitaine Mbaye Diagne, un Casque bleu sénégalais qui a sauvé des centaines de Tutsis au Rwanda avant d’être tué lui-même le 31 mai 1994. Il avait 36 ans.

Vous éloignez-vous de l’écriture en wolof ?

Pas du tout ! La maison d’édition Papyrus-Afrique a dans ses tiroirs deux textes et vient de trouver l’aide de la mairie de Dakar pour la réédition de Doomi Golo. Quant à l’opéra wolof Leena, dont j’ai écrit le livret, il a été joué le 19 mars devant 1 400 spectateurs, au Palais des sports de Bordeaux.

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