Photographie : un bienheureux patchwork

Le V&A de Londres a réuni dix-sept artistes sud-africains dont les clichés établissent le portrait-robot d’un pays en pleine mutation.

En noir et blanc ou en couleur, l’Afrique du Sud est le pays du continent le plus engagé dans la photographie plasticienne. Pas un mois ne se passe sans qu’un grand musée, une galerie d’art ou un festival n’accueille un artiste sud-africain internationalement reconnu. De janvier à avril, la Fondation Henri Cartier-Bresson (Paris) offrait ses murs à l’œuvre de David Goldblatt. En février, Jodi Bieber recevait le World Press Photo of the Year pour l’image d’une jeune Afghane au nez tranché qui a fait le tour du monde. Jusqu’en septembre, le musée du Jeu de paume (Paris) présente le travail de Santu Mofokeng. Mais c’est peut-être le Victoria & Albert Museum (V&A) de Londres qui, jusqu’au 17 juillet, offrait le plus large et le plus intéressant des panoramas.

La commissaire d’exposition Tamar Garb, professeure d’histoire de l’art à l’University College de Londres, et le spécialiste photo du V&A, Martin Barnes, ont réussi à réunir dix-sept photographes sud-africains pour une exposition intitulée « Figures and Fictions ». Les images exposées ont toutes été réalisées entre 2000 et 2010 et s’intègrent pour la plupart dans des projets plus vastes, comme c’est le cas pour la série des Real Beauties, issue des efforts de Jodi Bieber pour dénicher la « vraie beauté » des femmes au-delà des clichés véhiculés par la publicité, la télévision ou le cinéma. Ce choix d’extraits pourrait paraître contestable, de nombreux artistes travaillant sur des séquences qui prennent tout leur sens quand les images s’associent les unes aux autres. En réalité, l’exposition est d’une grande pertinence : non seulement l’essence des séries individuelles est respectée, mais, en outre, les photographes se répondent les uns aux autres comme s’ils avaient travaillé ensemble pour établir le portrait-robot de l’Afrique du Sud postapartheid.

Outrance costumière. Noirs-Blancs, questions-réponses, hommes-femmes, présent-passé, fiction-réalité, la multiplication des approches et des points de vue confère à tous les thèmes abordés une rare subtilité. Avec un humour décapant, Kudzanai Chiurai (30 ans) – d’origine zimbabwéenne – présente d’hilarantes caricatures de ministres africains tirées de sa série The Black President. L’outrance costumière de ces personnages de fiction trouve un écho particulier au regard des jeunes, bien réels, saisis par Nontsikelelo « Lolo » Veleko (34 ans) pour sa série Beauty Is in the Eye of the Beholder portant sur le style vestimentaire de la rue sud-africaine. De même, la série des anciens condamnés photographiés sur le lieu de leur crime par David Goldblatt (71 ans) prend une dimension insoupçonnée lorsqu’elle est mise en rapport avec le travail de Mikhael Subotzky (30 ans) dans son projet intitulé Security, qui prolonge un long essai photographique sur la prison de Pollsmoor…

S’ils s’étaient enfermés entre les frontières de l’Afrique du Sud, les commissaires de l’exposition auraient commis une erreur, sachant la place particulière qu’occupe le pays sur le continent. Ce n’est pas le cas. Ainsi Guy Tillim (39 ans) a promené son objectif au Malawi, Jo Ractliffe (40 ans) en Angola, Pieter Hugo (35 ans) au Ghana et au Nigeria. Leurs choix ne sont pas dictés par le hasard : longtemps mis au ban des nations, le pays se définit aussi, aujourd’hui, par le regard qu’il porte sur ses voisins.