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Sénégal : que vaut le plan Takkal ?

Le 28 juin, des émeutiers s'en sont pris à une agence de la Senelec à Dakar. © Finbarr O'Rreilly/REUTERS

Le programme d’urgence de Karim Wade vise à sortir définitivement le pays de la crise énergétique. Doté de 1 milliard d’euros, il est ambitieux sur le papier. Mais sa mise en œuvre laisse de nombreux points en suspens.

« Depuis quelques jours ça va mieux, il n’y a presque plus de délestages. » Cet habitant du quartier des Mamelles, à Dakar, en était pourtant un habitué : jusqu’à cinq jours par semaine sans courant. Avant que les émeutes n’éclatent, le 23 juin, puis le 27… Depuis début juillet, les groupes électrogènes loués à l’américain APR Energy sont venus donner un peu de répit. « Une mauvaise solution, mais la moins pire », selon un acteur proche du dossier. Mauvaise, car très chère. Mais la pression de la rue, exaspérée depuis presque un an par une crise énergétique qui semble ne pas trouver de solution, n’a fait que confirmer qu’il fallait aller vite, très vite. Et accélérer la mise en œuvre du programme d’urgence présenté en mars par le ministre de l’Énergie, Karim Wade : le plan Takkal.

« Que la lumière soit », pourrait-on traduire du wolof. Cela sonne comme une injonction divine pour remettre en état un secteur plongé dans l’obscurité depuis au moins cinq longues années. Une période durant laquelle, pourtant, l’argent de l’État et des bailleurs de fonds a coulé à flots : quelque 800 milliards de F CFA (1,2 milliard d’euros)… pour rien. « Nous en sommes au même point », entend-on dans les couloirs du palais.

Le « point » en question ? Un déficit de production qui atteindra 256 mégawatts (50 % de la demande d’énergie) en 2013, et un trou abyssal de la Société nationale d’électricité (Senelec) : 55 milliards de F CFA de déficit en 2010 et 160 milliards de dettes, révélés par l’audit financier du cabinet BDO Sénégal. Le bras armé du secteur est en faillite, dans l’impossibilité de payer son combustible (34 milliards de F CFA d’arriérés de paiements auprès de la Société africaine de raffinage et du trader Itoc), d’entretenir ses centrales (5 milliards de F CFA de dettes auprès de l’exploitant suédois Wärtsilä), et encore moins d’assurer un plan d’investissement à moyen terme pour suivre la demande, en hausse de 8 % par an – l’un des taux les plus élevés d’Afrique.

Le plan prévoit d’inciter les ménages à réduire de 20% leur consommation.

Un fonds spécialisé. Selon la dernière version du plan Takkal, « affinée et chiffrée » et dont Jeune Afrique s’est procuré une copie, le plan de Karim Wade mobilisera quelque 653 milliards de F CFA sur la période 2011-2014. Le closing financier est presque atteint, grâce à une demi-douzaine de bailleurs de fonds, dont l’Agence française de développement (40 milliards de F CFA pour la réhabilitation effectuée par le français EDF), la Banque mondiale, la Banque islamique de développement, la Banque ouest-africaine de développement… La Banque africaine de développement, elle, réfléchit encore. Banque Atlantique Sénégal a de son côté accordé un prêt de 34 milliards de F CFA pour payer les fournisseurs.

Ce déblocage soudain d’argent frais n’aurait pas été possible sans la création, en janvier, du Fonds de soutien à l’énergie (FSE, garanti par l’État), car « plus personne ne voulait prêter d’argent à la Senelec », explique un banquier. Il sera doté de 485 milliards de F CFA sur quatre ans. Ce fonds est alimenté notamment par une dotation budgétaire de l’État, un prélèvement sur les importations, une taxe parafiscale sur les hydrocarbures de 15 F CFA par litre d’essence, une taxe sur le chiffre d’affaires des opérateurs télécoms… Sa mise en œuvre reste floue et fait débat : « À ce jour, seuls les montants de 2007 et de 2010 ont été débités », a expliqué à Jeune Afrique Kevin Koch, directeur général de l’opérateur de téléphonie mobile Tigo Sénégal. Cette armada financière suffira-t-elle à régler définitivement le problème ? Les solutions envisagées sont-elles les bonnes ?

La question de la pérennité. Le plan Takkal est probablement bien conçu, mais sa durée de vie n’excède pas trois ans. Au-delà, la pérennité du système tient à des éléments encore incertains. L’un d’eux est le démarrage, prévu à l’horizon 2014, d’une centrale au charbon de 125 MW à Sendou. Commandée dès 2007 au suédois Nykomb Synergetics, elle doit permettre d’atteindre une « sortie définitive de crise », mais n’a jamais vu le jour. « Le volet financier était bloqué, explique Seydina Kane, directeur général de la Senelec. Aujourd’hui, nous avons enfin bouclé le tour de table [125 milliards de F CFA, NDLR]. Je pense que le premier décaissement pourrait intervenir dans deux mois maximum. » Au final, la centrale de Sendou ne démarrera pas avant 2015, soit avec un an de retard. Ce qui entraînera un surcoût (location de groupes électrogènes, achat de carburant, etc.) de 30 milliards de F CFA.

Autre incertitude : 52 % de l’électricité du pays dépendra de la houille en 2015, selon les prévisions du plan Takkal. Certes, le prix de production du kilowattheure sera moindre, mais le Sénégal, dépourvu de réserves de charbon, dépendra une fois de plus des importations et ne sera pas à l’abri des aléas d’approvisionnement et de coût. « Nous ne pensons pas que ce soit la meilleure solution. Les énergies renouvelables seraient une meilleure stratégie pour le long terme », estime Zhaoming Zhou, conseiller économique auprès de l’ambassade de Chine – le partenaire asiatique serait cependant en négociation avancée pour la construction d’une autre centrale. « Je peux dire que je vais offrir de l’énergie gratuite au continent grâce au solaire », assurait, il y a un an, le président Abdoulaye Wade. Une ambition absente des prévisions du plan Takkal : même l’électricité d’origine hydraulique se voit reléguée, dans les prochaines années, à 7 % du mélange énergétique, contre 10 % actuellement…

Trois hommes dans la tourmente

Samuel Sarr
Directeur général de la Senelec de 2003 à 2006, ministre de l’Énergie de 2007 à 2010

Wadiste de la première heure, il est beaucoup critiqué pour sa gestion de la Senelec et du secteur. Lui met en avant le nombre d’obstacles qu’il a dû surmonter : faillite de la Société africaine de raffinage, politique rigide de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international, héritage d’une vingtaine d’années sans investissements. Il fut même soupçonné de malversations, et blanchi par la Cour des comptes.

Karim Wade
Ministre de l’Energie depuis 2010

Le fils du président a frappé fort : en prenant la place de Samuel Sarr en novembre 2010, il entend démontrer qu’il est l’homme de la situation. Mais les manifestations de juin et les émeutes régulières depuis un an dans les quartiers de Dakar lui rappellent chaque jour l’urgence de la situation. Surtout, il a su mobiliser les bailleurs qui n’y croyaient plus, notamment grâce à la création du Fonds de soutien à l’énergie.
 
Seydina Kane
Directeur général de la Senelac depuis 2008

Entièrement dévoué au ministre, il n’a plus beaucoup de marge de manoeuvre. L’interdiction d’importer des hydrocarbures et la création du Fonds de soutien à l’énergie lui retirent tout pouvoir décisionnaire. La Senelec se retrouve sous tutelle totale, financière et même en termes de politique interne. Lui se veut optimiste et pense que le plan Takkal est le salut de la Senelec et du secteur.

Les idées ne manquent pas. Par ailleurs, le plan prévoit d’inciter les ménages à réduire de 20 % leur consommation. En échange, le kilowattheure baissera d’autant. « Une mesure qui s’adresse essentiellement aux foyers déjà bien équipés », estime Momar Ndao, président de l’Association des consommateurs sénégalais, mais aussi membre du Comité de restructuration et de relance du secteur de l’énergie. « Or, poursuit-il, on est considéré comme un gros consommateur à partir de 150 kWh, soit moins que la consommation d’un réfrigérateur. On ne peut pas demander à une famille d’arrêter son frigo pour faire des économies ! »

L’État mise aussi sur la généralisation des lampes à basse consommation : des équipes de la Senelec se rendent chez les familles et remplacent cinq ampoules (les lampes à incandescence sont interdites de fabrication et d’importation depuis mars). Objectif : 3,5 millions de foyers. « On est encore loin du compte ! » assure Momar Ndao. Publicité sur les factures, lutte contre la fraude… Les idées ne manquent pas. « Quand on parle de fraude, on parle aussi des collectivités qui n’ont pas payé », rappelle-t-il. Selon Seydina Kane, de la Senelec, ce sont 22 milliards de F CFA qui manquent à l’appel. L’État entend de fait recourir de manière plus rapide à l’arrêt de la fourniture en cas d’impayé…

Diagnostic, audits, déficits. Reste que le diagnostic et les solutions sont identifiés depuis bien longtemps. De nombreux audits ont été commandés depuis 2006. En septembre 2010, soit quelques mois avant l’arrivée de Karim Wade, l’ancien ministre Samuel Sarr présentait un rapport sur les « perspectives de redressement du secteur ». Prévision du déficit de puissance, inadéquation tarifaire, déficit de la Senelec… Même les lampes à basse consommation étaient dans le plan ! Takkal n’invente rien.

Mais le nouveau ministre a su capitaliser ces efforts, communiquer et mobiliser les bailleurs de fonds. Et, en tant que fils du chef de l’État, il a obtenu le soutien de ce dernier. Il lui faudra cependant éviter une seconde gabegie sur le long terme et compter sur une stabilité des hypothèses. Car il suffit d’un baril de pétrole à 120 dollars au lieu de 110 (tarif sur lequel est basé le plan) pour que la facture s’alourdisse de 15 milliards de F CFA… et de 35 milliards si le baril frôle, comme en 2008, les 150 dollars pendant six mois.

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