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En Côte d’Ivoire, il faut réapprendre à vivre ensemble

par Souleymane Bachir Diagne


Professeur de philosophie à l’université Columbia (New York) et à l’université Cheikh-Anta-Diop (Dakar)

La philosophe Barbara Cassin, parlant du moment où fut remis à Nelson Mandela, en 1998, le rapport de la Commission Vérité et Réconciliation de l’Afrique du Sud post­apartheid, a déclaré qu’il s’agissait là de « l’un des rares moments encourageants du XXe siècle ».

Elle sait parfaitement, bien sûr, à quel point le siècle dernier fut fertile en génocides et autres crimes contre l’humanité, offrant donc aussi autant de « moments encourageants » chaque fois qu’au désastre a succédé l’heure de faire justice. Mais ce qui fit de cet instant, où les mains de Desmond Tutu et Nelson Mandela tinrent ensemble ce rapport, un luminaire pour notre temps, c’est précisément le sens et le contenu nouveaux qu’il a donnés à cette expression : faire justice. Certes, la Commission Vérité et Réconciliation d’Afrique du Sud n’a pas inventé le concept d’une justice transitionnelle, c’est-à-dire celle qui, au contraire d’une justice de rétribution, se propose moins de punir que de rouvrir la possibilité de vivre ensemble un avenir commun, non empêché par « la haine » dont Plutarque notait, dans sa Vie de Solon, que le geste politique par excellence, le geste fondateur de la Cité, était celui qui parvenait à lui ôter son « éternité ».

Ce concept continue de se chercher depuis au moins la fin de la Seconde Guerre mondiale, lorsque s’est imposée, devant l’inexpiable, la nécessité d’établir une vérité dont le sens serait à la fois d’empêcher que le crime ne se répète et d’ouvrir la possibilité de (re)créer la communauté : une vérité pour la réconciliation et l’avenir, pour vivre ensemble, pour, ensemble, vaincre le crime en « faisant humanité ». Cela, justement, la Commission l’a nommé ubuntu, et elle est devenue désormais, si elle ne l’a pas inventée, le parangon même de la justice transitionnelle. Celle-ci est donc bien fille de cette sagesse africaine qui s’est incarnée de notre temps en Mandela, en Desmond Tutu…

Aujourd’hui, une Côte d’Ivoire trop longtemps et profondément meurtrie mais résiliente a vocation à en renouveler la signification. Que les autorités ivoiriennes aient voulu que leur Commission Vérité et Réconciliation fût aussi, fût d’abord, de « dialogue » laisse bien augurer de ce que sera sa mission d’ouvrir l’avenir en prenant exemple sur l’Afrique du Sud, mais en puisant avant tout dans le meilleur de sa tradition politique, faisant ainsi appel à une vertu qui fut tant prônée et pratiquée par le père de la nation, Houphouët-Boigny.

Le dialogue a pour fonction de continûment créer le consensus premier, originel, sur fond duquel pourront se décliner les différences et divergences politiques les plus affirmées, sans plus jamais remettre en cause l’essentiel. Mais c’est parce qu’il est d’abord et surtout ce pouvoir, aujourd’hui crucial pour la Côte d’Ivoire, de transformer en interlocuteurs égaux – dans l’échange de la parole qui dit la justice pour l’avenir – ceux que le rapport de forces avait distribués en vainqueurs et vaincus. Seuls de tels interlocuteurs pourront convenir ensemble que nul crime ne doit rester impuni sans que ce simple principe traduisant le respect qu’il faut avoir pour toutes les victimes soit entendu comme ce qu’il faut à tout prix éviter : une justice des vainqueurs.

Il est permis d’avoir confiance lorsqu’on entend, venant des différents côtés, les voix raisonnables, soucieuses d’avenir, les voix proprement politiques qu’avaient trop longtemps couvertes ou réduites au silence les vociférations. Ainsi était-il encourageant de constater, dans l’entretien que Mamadou Koulibaly, alors à la tête du Front populaire ivoirien (FPI), donnait à Jeune Afrique dans le numéro 2630, que la rationalité s’exprimait de nouveau dans le parti de l’ancien président Laurent Gbagbo. Voilà qui devrait permettre à la vérité de se dire et à la réconciliation de se faire dans le dialogue de toutes les parties. Dont l’enjeu, à l’évidence, va bien au-delà de la seule Côte d’Ivoire. L’Ouest africain dans son ensemble, qu’il est urgent de construire, attend du dialogue ivoirien que l’avenir lui soit ouvert.

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