Maroc : ces artistes qui font bouger le royaume

La chanteuse Hindi Zahra. © Vincent Fournier/J.A.

Ils s'appellent Hindi Zahra, Mohammed El Baz, Mohammed Achaour, Mobydick, Youssouf Amine Elalamy ou encore Leila Alaoui. Ils sont tous artistes et ont un point en commun : ils font bouger le Maroc.

À l’image d’une société marocaine en mouvement, la création est portée par des personnalités iconoclastes aux influences multiples. Musique, cinéma, littérature, arts plastiques… Zoom sur les étoiles montantes de la culture chérifienne.

Hindi Zahra, du jazz comme à la maison

Il émane d’elle une impression de familiarité, de chaleur. C’est comme à la maison qu’elle accueille les mélomanes dans son album Handmade, salué à Paris par le prix Constantin, en novembre, et par les Victoires de la musique, en février. Hindi Zahra y évoque la mélancolie d’un blues que certains ont comparé à celui de Billie Holiday. Rien que ça. Cette jeune trentenaire est imprégnée de musique(s). Entre sa terre natale berbère, une famille de musiciens et le mix des Oum Kalsoum, Ali Farka Touré, Aretha Franklin… La mélodie avant tout… La ballade romantique Beautiful Tango, sortie en single, lui a valu l’enthousiasme de la critique, mais elle ne s’emballe pas. A son image, l’album, qui vient de ressortir dans une nouvelle édition, la place directement dans la cour des musiciennes qui montent, comme dans sa chanson Imik Si Mik, « petit à petit ».

 

Clip du single "Beautiful tango" (Emi ), réalisé par Tony Gatlif.

Mohamed El Baz, plasticien mégalomaniaque

Artiste iconoclaste, El Baz est insaisissable. Entre le Maroc, où il est de plus en plus connu, et la France, où il s’est formé, il provoque, interroge, dérange. Depuis 1993, il déploie un projet pharaonique – certains diront mégalomaniaque – intitulé « Bricoler l’incurable ». Installations, dispositifs scénographiques, vidéos et photos… Mohamed El Baz joue à recréer des univers propres à l’art contemporain qui plongent le visiteur dans la perplexité, le silence et l’attente. Ses œuvres disent le local sans folklore, avec des rappels réguliers aux objets de la vie quotidienne, détournés des usages profanes. Héritier de Warhol, de Burroughs et de Dalí, il leur consacre sa dernière expo, « Le Festin nu », vue à Casablanca en avril-mai. D’après les marchands d’art, sa cote monte.

 

Mohamed El Baz (DR) 

Mohamed Achaour, réalisateur sans fioritures

Un temps journaliste par dépit et musicien sans groupe, Mohamed Achaour est arrivé au septième art avec de l’ambition et du souffle. Le métier rentre sur les grands tournages d’Alain Chabat (« Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre ») et d’Oliver Stone (« Alexandre ») avant que « Simo » ne se lance dans le court-métrage avec « Percussion Kid », primé au Caire en 2006. Lassé par la médiocrité des séries du mois de ramadan, le réalisateur signe en 2009, pour la chaîne maghrébine Nessma TV, « Zorroh », pastiche au ton potache de la série Disney. Depuis, il a tourné son premier long-métrage, sobrement titré « Un film », qui a été bien accueilli par la critique lors du dernier Festival national du film de Tanger. Pour cet été, Mohamed Achaour donne rendez-vous aux spectateurs avec une sitcom encore plus délirante : « Polygame malgré lui »…

Mobydick, hip-hop story

Début 2011, avec la sortie de son album « L’Moutchou Family », Younes Taleb a frappé un grand coup sur la scène musicale marocaine, lassée des guéguerres entre bad boys. Mobydick – c’est son nom d’artiste – a pris son temps pour dérouler le film familial, le développant en quatorze morceaux. Un père alcoolique, une maman vendeuse à la sauvette, le jeu du chat et de la souris avec la police, la drague sur internet, L’Moutchou raconte son histoire personnelle en privilégiant la dérision, dans un joyeux mélange de français et de darija (arabe dialectal), ce qui est rare dans le milieu du hip-hop. Le jeune musicien rbati, qui a commencé en vendant des DVD pirates dans la rue, assure lui-même la distribution de son album…

 Clip de "Freestyle Checkmate"

Youssouf Amine Elalamy, une plume qui tombe à pic

Écrivain touche-à-tout, communicant et enseignant au département de langue anglaise à l’université de Kenitra, Youssouf Amine Elalamy s’est fait connaître du public en 1998 grâce à « Un Marocain à New York », premier roman inspiré par sa propre expérience d’expatrié. Après avoir connu la consécration avec Les Clandestins (Prix Grand Atlas 2001), il enchaîne les livres jusqu’en 2006. L’hibernation de ces dernières années a été mise à profit pour l’écriture d’Oussama mon amour, délicieux récit construit autour d’un kamikaze, d’une prostituée amoureuse de Ben Laden et d’autres personnages loufoques. Sensible, attachant, parfois drôle, ce livre a reçu une promotion inespérée avec l’exécution du chef d’Al-Qaïda, début mai, deux semaines après sa sortie en librairie.

Leila Alaoui, photographe en mouvement

Si évident qu’on se demande pourquoi personne n’y a pensé avant. Après No Pasara, un reportage photo sur le thème de l’immigration clandestine qui l’a menée de Beni Mellal à Nador, en passant par Tanger, puis le projet 40, rassemblant autant de portraits d’artistes pour un livre de commande, Alaoui s’est mis en tête de photographier Les Marocains. Un projet qu’elle qualifie d’« anthropologique ». L’idée est de partir à la rencontre des gens et de faire leur portrait, comme un clin d’œil aux Américains de Robert Frank. Leila Alaoui est rentrée au bercail après de longues études aux États-Unis où elle a touché au cinéma et à la sociologie. Son dispositif, c’est ce studio mobile, et surtout ces sujets sur un fond noir unique, avec le même cadrage. D’instinct, les modèles fixent l’objectif, le regard fier, droits comme un I.