Libye : la chute du roi Ubu

Le "Guide" lors du sommet Afrique-Amérique du Sud, en septembre 2009. © Carlos Garcia Rawlin/Reuters

L’effondrement du régime de Mouammar Kadhafi, après quarante-deux années de pouvoir implacable et grotesque, est une immense libération. Pour les Libyens et pour l’Afrique tout entière.

À l’heure où ces lignes sont écrites, Mouammar Kadhafi est devenu, au sens figuré du terme, un rat. « Un rat qui va de trou en trou, de repaire en repaire, de trottoir en trottoir », ainsi qu’il qualifia lui-même les rebelles aux premières heures de l’insurrection. Un rongeur traqué et souterrain comme le fut, pendant neuf mois, Saddam Hussein, son frère en tyrannie. Il y a une vingtaine d’années, dans un livre tragicomique signé de son nom et intitulé Escapade en enfer, ce dictateur tourmenté avait écrit – ou fait écrire – ceci : « Ces foules inclémentes, même envers leurs sauveurs, je sens qu’elles me poursuivent…

Comme elles sont affectueuses dans les moments de joie ! Comme elles seront cruelles dans les moments de colère ! » En ce début septembre 2011, quarante-deux ans après son accession au pouvoir, l’heure est venue de voir s’accomplir cette prophétie dont l’auteur ignorait qu’elle serait autoréalisatrice. Soit Kadhafi met en application le conseil qu’il prodigua un jour à Yasser Arafat : le suicide, les armes à la main, face à l’ennemi. Soit il connaîtra tôt ou tard la fin ignominieuse qu’au sommet de Damas, en 2008, il prédisait aux chefs d’État arabes : celle du despote irakien « déterré sous une décharge publique » avant de se balancer au bout d’une corde. Soit, dans l’hypothèse peu probable où il échapperait à la loi de Lynch promise par certains dirigeants du Conseil national de transition, l’attend le banc d’infamie d’une Cour pénale internationale devant laquelle, disait-il il y a deux ans à la tribune de l’ONU, « seuls comparaissent ceux dont vous avez détruit les pays ».

Ironie de la petite histoire pour un homme qui avait imposé à son peuple un « calendrier révolutionnaire » reformulé par son génie, c’est au « mois de la Lumière » (février) que la rébellion a éclaté et c’est au « mois de Hannibal » – l’un des héros de son panthéon – qu’elle a triomphé. Cette tempête-là, aucun météorologue ne l’avait prévue. Les meilleurs observateurs de la réalité libyenne, tels le Français Luis Martinez ou l’Américaine Lisa Anderson, décrivaient certes une population épuisée par une révolution dévoyée, écœurée par la corruption, minée par le racisme, l’oisiveté et la honte d’être dirigée par une marionnette grotesque, vivant dans un monde d’hypocrisie, de peur, de frustrations et d’intrigues tribales. 

Mais trop individualiste et privée d’estime de soi pour être capable de se soulever. La communauté internationale, y compris et en premier lieu ceux qui aujourd’hui semblent ne plus toucher terre tant ils se rengorgent de leur image de vainqueur d’une « guerre juste » gagnée d’avance au regard de l’extrême disproportion des forces en présence, paraissait se satisfaire de ce statu quo. Mieux : s’en réjouir. Le « Guide » n’avait-il pas négocié sa propre immunité contre une coopération antiterroriste que la secrétaire d’État américaine Condoleezza Rice n’hésitait pas à qualifier d’« excellente » et d’« exemplaire » ? Certes, au moment où il livrait aux Occidentaux son carnet d’adresses, la clé de ses arsenaux d’armes chimiques, le pétrole de son sous-sol et des promesses de fabuleux contrats, Kadhafi noyait dans le sang la rébellion islamiste du Djebel el-Akhdar. Mais les droits de l’homme barbu, comme chacun le sait, n’ont jamais mobilisé les belles âmes ni empêché le business.

Aveuglement

Le premier à s’aveugler de ce troc passé entre un peuple en apparence amorphe, décervelé, dont les valeurs purement consuméristes ne faisaient que renforcer l’émiettement tribal, et un régime aussi opaque qu’une raffinerie était évidemment Kadhafi lui-même. Il n’a, lui, strictement rien vu venir pour une raison très simple : depuis longtemps déçu par des compatriotes incapables de comprendre ses lubies, il vivait sur une planète qui n’était plus la leur. Une planète dorée et archaïque où le luxe inouï côtoyait l’irrésistible appel du désert auquel ce Bédouin a toujours été sensible.

Comment, dès lors, aurait-il pu percevoir qu’au sortir d’une décennie de sanctions internationales sa propre image était devenue à ce point répulsive aux yeux des 80 % de Libyens qui, depuis leur naissance, étaient forcés de l’ingurgiter jusqu’à la nausée ? Comment aurait-il pu prévoir l’ampleur des trahisons au sein de son entourage, de la part de collaborateurs qui lui devaient tout, à commencer par leur fortune, mais qui nourrissaient en secret à son encontre la haine des soumis quotidiennement humiliés ? Comment, surtout, aurait-il pu se rendre compte que la perspective d’une succession héréditaire en faveur de son fils Seif el-Islam, perpétuant la mainmise totale du clan familial sur les revenus pétroliers, figurait un point de non-retour pour tous les Libyens, à l’exception peut-être des membres de sa propre tribu, les Gueddafa de Syrte et de Sebha ?

L’extrême concentration des pouvoirs et des ressources entre les mains du dictateur à vie était certes la condition fondamentale de sa survie au pouvoir, mais elle avait son revers létal. Les Libyens avaient fini par faire de lui la source unique de tous leurs problèmes, éducatifs, sanitaires, judiciaires. Les inégalités, la corruption, la morgue des comités révolutionnaires, la quasi-impossibilité pour le citoyen lambda d’obtenir un visa pour voyager, l’immigration incontrôlée d’Africains traités comme du bétail, et jusqu’aux dépôts d’ordures qui jonchaient les rues et les autoroutes, tout cela lui était attribué. Être libyen n’était plus depuis longtemps une fierté, mais un stigmate entretenu par la peur et la dissimulation.

C’est ce sentiment d’autodépréciation, alimenté par les déclarations hallucinantes de mépris éructées à l’encontre des rebelles par Kadhafi, son fils Seif et sa fille Aïcha au début de l’insurrection, qui explique pourquoi la haine du « Guide » et de sa famille aura été jusqu’au bout le principal moteur de cette révolution. Et qui explique également pourquoi cette dernière demeurera inachevée tant que le despote n’aura pas été débusqué. Pour que la Libye chasse ses démons du passé, le besoin d’exorcisme collectif est tel que, à tout prendre, mieux vaudrait que le tyran soit jugé à Tripoli plutôt que dans le cadre aseptisé de la CPI – même si ce procès risque d’être dévastateur pour certains.

Solitude

Aujourd’hui, Ubu est nu. Dans son immense solitude, peut-être égrène-t-il la liste amère de ces étrangers, chefs d’État, Premiers ministres, députés, hommes d’affaires, consultants, avocats, publicistes, écrivaillons, universitaires, pétroliers qui défilèrent sous sa khaïma bédouine, après parfois des semaines d’attente, pour lui baiser les babouches, s’extasier de ses folies et de ses propos incohérents, subir l’arrogance de son menton levé et de ses leçons de maître d’école, lui rebaiser les babouches, puis passer à la caisse auprès de l’un de ses affidés. Peut-être se remémore-t-il ses visites à Paris, Rome, Vienne ou ailleurs, reçu avec les honneurs que les vieilles démocraties réservent aux dictateurs solvables, donc fréquentables. Tous lui ont tourné le dos, à moins qu’ils ne l’aient poignardé.

Seules quelques consciences africaines en plein désarroi, mais actives sur internet, s’apprêtent à faire de lui un martyr de l’impérialisme prédateur, amnésiques de ce qu’il fut : un Idi Amin Dada des sables, les pétrodinars en sus. Qui ne s’aperçoit pourtant que l’Afrique, et singulièrement l’Union africaine, enfin débarrassée d’une telle pollution, se portera mieux sans lui ?

En ce début septembre 2011, où qu’il se cachât encore, entre fuite et fin, Mouammar Kadhafi n’avait pour unique consolation que le souvenir fielleux d’une phrase qu’il prononça d’une voix ferme, au petit matin du 1er septembre 1969, sur les ondes de Radio Benghazi quand le potentat empâté qu’il est devenu était un officier putschiste jeune, beau, mince et populaire. « Nous avons renversé un régime corrompu et rétrograde. Nous avons détruit l’idole… » Quarante-deux ans plus tard, ceux qui l’ont abattu pourraient la reprendre mot pour mot.