Musique

Questlove : les racines de la lutte

Questlove conserve vis-à-vis de l'univers clinquant du rap américain une attitude de retrait. © Reuters

Batteur des Roots et producteur de rap américain, Ahmir "Questlove" Thompson présente à Paris Questlove’s Afro Picks, une épopée musicale engagée qui revisite l’univers de Fela, Oumou Sangaré ou Miriam Makeba. Une célébration des classiques d’hier par l’un des parrains de l’afromodernisme.

Dans le studio new-yorkais qui sert de théâtre aux répétitions de son spectacle, Questlove s’agite en tous sens pour régler les derniers détails. Il faut dire que le pari est de taille : accompagné des pointures de la scène actuelle (Macy Gray, Tony Allen, Mamani Keïta, Amp Fiddler…), le batteur et directeur musical revisite les titres phares de Fela Kuti, Oumou Sangaré, Miriam et Bongi Makeba, modernisant le répertoire d’une période clé de la musique africaine : le tournant des années 1970, lorsque l’Afrique émergeant de l’euphorie des indépendances se confrontait aux régimes oppressants du postcolonialisme.

Entre musique et politique, Questlove tente ainsi de mettre en lumière la filiation ténue liant Africains et Africains-Américains, entre traditions musicales ancestrales et productions modernes. Affalé dans un canapé, de l’autre côté de la pièce, le batteur nigérian Tony Allen (ancien musicien de Fela Kuti), qui partage la scène avec lui, analyse : « Il est important de voir un Africain-Américain comme Questlove réarranger l’afrobeat, car la musique africaine a influencé la musique américaine, soutient-il. Ce type fait partie de ceux qui en sont conscients et sont donc capables de réinterpréter l’afrobeat, de le pousser plus loin, d’expliciter le lien qui existe entre l’Afrique et l’Amérique. » 

?uestlove à propos de Fela Kuti.

Issu du rap, Questlove a en effet largement dépassé les frontières de ce style, le replaçant dans une longue tradition de musique et de lutte en le croisant avec le jazz, la soul et aujourd’hui l’afrobeat. Il ne fait pas de doute que nul autre que cet excellent musicien, grand connaisseur des musiques noires et des combats qu’elles reflètent, ne pouvait mieux exprimer la relation aveugle qui unit la furie révolutionnaire de l’afrobeat et la contestation digitale du rap et de la soul modernes. Entre Afrique d’hier et Amérique d’aujourd’hui.

Faire trembler le rap

Planqué sous une coupe afro surdimensionnée, le grand Noir aux épaules extralarges qui dirige aujourd’hui le spectacle a pourtant commencé sa carrière de traviole. Lorsqu’il fonde son groupe, The Roots, au début des années 1990, Questlove n’est pas dans le coup. À une époque où le rap se radicalise sous le feu du gangsta rap, l’éthique « peace, love & unity » qu’il trimbale fait figure de sympathique hérésie. Autre défaut : à l’opposé des protocoles rap du moment, les Roots ne jouent pas sur des machines mais sur des instruments. Basse, batterie et clavier, bientôt rejoints par une guitare électrique, classent d’emblée le groupe à part dans un univers musical généralement mis en scène sur des samplers et des boîtes à rythme.

Pétrie de rap, de jazz, de soul et de funk, la formule se révèle pourtant efficace, projetant le groupe jusque sur la scène du festival de jazz de Montreux. Lorsqu’en 1996 sort le deuxième album, composé, réalisé et produit par un Questlove qui prend du galon, le groupe s’impose définitivement, notamment via le single soul-rap « You Got Me ». Conforté dans sa vision d’un rap en constante évolution, confronté sans cesse à d’autres styles, d’autres techniques, d’autres esthétiques, Questlove prend son envol et révèle alors un potentiel inattendu. Au sein des Roots, c’est lui qui teste, approuve, expérimente et dirige les enregistrements, tandis qu’il multiplie les collaborations extérieures avec des groupes de rock, des musiciens de jazz, des orchestres africains.


"You got me", le titre qui révèle le groupe au grand public.

Avec sa clique de production, les Soulquarians, il est aussi à l’origine, dès 1998, d’un courant musical baptisé Nu Soul, une forme de soul vintage teintée de production électronique à laquelle il laisse libre cours sur les disques de D’Angelo ou d’Erykah Badu. Musicien, producteur, arrangeur, journaliste, homme de l’ombre d’un millier de projets, il devient la caution musicale du rap, celui que la superstar du rap Jay-Z appelle en 2000 quand il veut faire rejouer sa discographie « sur de vrais instruments », et celui que les médias s’arrachent. Dans les années 2000, la chaîne américaine NBC fait des Roots le groupe maison de son talk-show Late Night with Jimmy Fallon. Questlove est partout, et surtout au sommet.

Black combat

Inspiré par les intellectuels et leaders politiques noirs plus que par les frères gangsters, Questlove a toujours conservé vis-à-vis de l’univers clinquant du rap américain une attitude de retrait. Fasciné par Sly Stone ou Nkrumah plutôt que par le milliardaire Donald Trump, il disserte en interview sur les racines de la musique noire et la lutte pour les droits civiques, analyse son époque à travers un prisme musical pointu, parle de blues et de jazz, d’Afrique et d’Amérique, tout en demeurant attentif aux combats politiques de son époque.

Apprécié dans le milieu du rap comme en dehors, le grand bonhomme bourru qui cognait la batterie dans un petit groupe de rap des années 1990 est devenu en quinze ans l’ambassadeur inattendu d’un afromodernisme cool et conscient, parvenant à inscrire le rap, longtemps décrié, dans le flux officiel des musiques ­africaines-américaines, à l’égal du blues, de la soul, du jazz ou du funk. À la fois conscience politique et entertainer de génie, Questlove est l’auteur d’une œuvre conséquente qui semble n’avoir qu’une seule articulation : une esthétique de la lutte.

Clausewitz disait de la guerre qu’elle est la continuation de la politique par d’autres moyens, le musicien répond que la musique africaine-américaine est la continuation de la lutte africaine par d’autres moyens. Planqué derrière le jazzman Ornette Coleman dans un club londonien, dans l’ombre feutrée d’un studio new-yorkais aux côtés des plus grands rappeurs ou sur la scène du festival Jazz à La Villette, versifiant en une colère moderne la furie des héros d’Afrique, il en est le symbole le plus éclatant. 

Déjà 250 000 inscrits !
NEWSLETTER

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Fermer

Je me connecte