Rwanda : on n’efface rien, on recommence tout

Nicolas Sarkozy et Paul Kagamé à l'Élysée le 12 septembre 2011. © AFP

Lettres de protestations, déclarations enflammées… La préparation de la toute première visite officielle du président Paul Kagamé dans l’Hexagone, du 11 au 13 septembre, a déchaîné les passions. Mais Paris et Kigali étaient bien décidés à éviter les sujets qui fâchent.

Rarement, pour ne pas dire jamais, voyage d’un chef d’État africain en France se sera déroulé dans un tel climat de passion. Droits dans leurs bottes, les militaires ont été les premiers à monter au front. Tous anciens de la très controversée opération Turquoise au Rwanda, les généraux Lafourcade et Tauzin, le colonel Hogard, rejoints par l’Association de soutien à l’armée française, la sénatrice UMP Joëlle Garriaud-Maylam (elle-même colonel de réserve) et l’écrivain Pierre Péan, que l’on sait très hostile au pouvoir en place à Kigali depuis le génocide de 1994, y sont allés de leur indignation contre ce que Jacques Hogard, qui dirigea le groupement sud de Turquoise, qualifie d’« insulte à l’armée et aux soldats français ».

Plus discrètement, Hubert Védrine, secrétaire général de l’Élysée lors de l’holocauste rwandais, a fait parvenir au ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé (qui occupait déjà ce même poste en 1994), une lettre personnelle de protestation contre cette visite : tous deux ne sont-ils pas considérés par la commission d’enquête Mucyo comme des « complices passifs » du génocide ? Comme on l’imagine enfin, l’opposition rwandaise en exil n’est pas en reste. Très actif en son sein, l’ex-ministre des Affaires étrangères du gouvernement Twagiramungu, Jean-Marie Vianney Ndagijimana, lui-même dans le collimateur de la justice rwandaise pour des motifs non politiques, faisait ainsi circuler début septembre à Paris une pétition contre ce projet, ainsi que la rumeur selon laquelle l’hôte de la France pourrait bien faire l’objet d’une plainte et être interpellé pendant son séjour par… la police française.

Mégameetings

Rien de tel évidemment n’est advenu du 11 au 13 septembre, dates de la première visite officielle de Paul Kagamé en France. Reçu à déjeuner par Nicolas Sarkozy, le président rwandais avait prévu de rencontrer les investisseurs au siège du Medef, de visiter un site de géothermie dans la région parisienne, de donner (en anglais) une conférence à l’Institut français des relations internationales (thème : « Le rôle de l’Afrique dans une nouvelle réalité globale »), de se rendre au siège de l’Organisation internationale de la Francophonie pour y rencontrer Abdou Diouf et de réunir autour de lui la diaspora rwandaise pour l’un de ces mégameetings interactifs qu’il affectionne.

Deux à quatre mille Rwandais venus de toute l’Europe étaient attendus, le 11 septembre au soir, dans une salle d’Aubervilliers, au nord de Paris : une démonstration de force préparée de longue date, qui se veut aussi une réponse à la mobilisation résiduelle des orphelins du Hutu Power. Même si aucun officiel rwandais ne se hasardera à le dire en effet et même si ce voyage « historique » a suscité un véritable engouement au pays des Mille Collines – cent cinquante hommes d’affaires et personnalités de la société civile ont affrété à leurs frais un Boeing 737 de la compagnie Rwandair pour accompagner leur président –, l’impression générale à Kigali est que Kagamé se déplace en territoire encore largement ennemi.

La France, pour nombre de Rwandais, demeure encore une terre d’asile pour ex-génocidaires, et s’il est une liste que l’on vous récite par cœur dans les cercles du pouvoir, c’est celle des réfugiés, anciens responsables du régime Habyarimana, dont l’implication présumée dans les tragiques événements de 1994 est, vue de Kigali, une évidence.

Justice française à la traîne

Sur ce plan, la justice française, longtemps à la traîne de ses consœurs belge ou allemande, avance enfin dans ses enquêtes. L’arrestation à la mi-août de Hyacinthe Rafiki, ex-ministre des Travaux publics et ancien chef de la milice hutue Abakombozi de Nyundo, est venue s’ajouter à la vingtaine d’interpellations enregistrées en France depuis 1995. La plupart d’entre elles ont été effectuées sur la base de plaintes déposées par le Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPCR), que dirige le Français Alain Gauthier et qui s’est spécialisé dans la traque des ex-génocidaires (ou présumés tels), parmi lesquels figure en bonne place Agathe Habyarimana, la veuve du président rwandais, assassiné en avril 1994. Dernier « coup » en date du CPCR : une plainte, le 2 septembre, contre un ancien président du tribunal de Murambi, Manassé Bigwenzare, lequel habite la commune de Bouffémont, à quelques centaines de mètres du domicile de… Pierre Péan.

Reste qu’aucune de ces personnalités n’a encore été jugée en France, que la majorité d’entre elles a été remise en liberté sous contrôle judiciaire et que la justice française a jusqu’ici refusé toute extradition vers le Rwanda, ce qui, à Kigali, est interprété au mieux comme une forme de défiance. un passé qui ne passe pas. Pourtant, signe d’une volonté commune de mettre entre parenthèses

Économie : peut mieux faire !

Embryonnaires. Tel est l’adjectif qui caractérise le mieux les relations économiques entre Paris et Kigali, à l’heure où des patrons rwandais débarquent dans l’Hexagone. En 2010, la France exportait au Rwanda pour seulement 15,7 millions de dollars (environ 11 millions d’euros), contre près de 175 millions de dollars pour la Chine. Il est vrai que les négociations des accords de partenariat économique, entamées il y a deux ans entre l’Union européenne et la Communauté est-africaine, contribuent à freiner les échanges entre les deux pays. Mais les investissements peinent eux aussi à décoller : 4,9 millions de dollars pour 2009, quand les entreprises chinoises se sont engagées à hauteur de 485 millions de dollars. Et le nombre d’entreprises françaises présentes sur le sol rwandais reste limité : seuls cinq groupes sont clairement identifiés, dont SDV, filiale transport de Bolloré. Le groupe CFAO serait annoncé, tout comme Orange (France Télécom), qui pourrait profiter du retrait des Libyens pour entrer dans le capital de Rwandatel. Clarisse Juompan-Yakam

Un passé qui ne passe toujours pas

Nicolas Sarkozy et Paul Kagamé avaient prévu de laisser de côté les dossiers les plus controversés lors de leur entretien du 12 septembre à l’Élysée, y compris celui du procès en cours à Kigali de l’opposante Victoire Ingabire. La reconnaissance par le premier, lors de sa visite au Rwanda en février 2010, des « erreurs » commises par la France avant et pendant le génocide, ainsi que l’absence opportune d’Alain Juppé, en déplacement aux antipodes, ont largement déminé le contexte de cette visite pas comme les autres.

On a donc parlé avenir et coopération bilatérale – un terrain sur lequel la France a pris un retard considérable depuis dix-sept ans –, l’Agence française de développement (AFD) s’apprêtant à faire passer ses engagements au Rwanda de 23,7 à 42,2 millions d’euros, avec le domaine de la géothermie comme point de départ d’un retour attendu. Paul Kagamé, lui, s’est envolé ensuite pour les États-Unis, où l’Université Carnegie Mellon de Pittsburgh l’attendait pour une conférence. « Sous le leadership du président, le Rwanda est devenu l’une des réussites les plus remarquables au monde dans le domaine du développement économique »,pouvait -on lire sur le site de cette université. L’Amérique, il est vrai, n’a, contrairement à la France, jamais été pour Kagamé un terrain hostile.

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