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Musique : Rachid Ben Abdeslam, un contre-ténor à contre-courant

En 2013, le chanteur interprétera Jules César de Haendel, à New York. © Vincent Fournier pour J.A.

Le chanteur lyrique d’origine marocaine s’est imposé dans un milieu exigeant et truffé de préjugés. Il œuvre aujourd’hui à la valorisation du patrimoine musical oriental.

C’est un heureux hasard qui, un jour, entraîne Rachid Ben Abdeslam devant les portes de la cathédrale où se produit la chorale de Rabat. Dans le chœur, il y a beaucoup d’expatriés français, très peu de Marocains. Cette musique étrange et belle, classique et occidentale, est inconnue de l’étudiant en lettres : depuis sa naissance en 1970, il baigne dans un tout autre univers. Celui des musiciens iraniens, égyptiens, libanais, celui des chanteuses Oum Kalsoum et Fairouz. Son père, le compositeur Mohamed Ben Abdeslam, et sa sœur, la chanteuse Ghita, complètent le tableau d’une enfance musicale aux sonorités orientales. Lui fréquente très tôt l’institut Moulay Rachid de musique arabo-andalouse. « Mes parents estimaient qu’il s’agissait d’études sérieuses parce qu’elles abordaient la musique sous l’angle du patrimoine », explique ce contre-ténor désormais habitué des plus grands théâtres.

En poussant la porte de la cathédrale, ce jour-là, il entre dans un monde de promesses et de défis. « J’ai abandonné mon projet de thèse sur Baudelaire et intégré la chorale. Puis Louis Péraudin, mon professeur, m’a encouragé à suivre un enseignement approfondi. À l’époque, il n’était pas possible de mener bien loin des études musicales au Maroc », se souvient-il. Du coup, il postule au Conservatoire national supérieur de musique de Paris (CNSMDP) grâce à une bourse de l’ambassade de France.

Péraudin, dénicheur de talents, ne s’est pas trompé. Sans difficulté, son protégé décroche le sésame. À 23 ans, le voilà aux prises avec une institution aussi grandiose qu’intimidante. Avant d’intégrer le CNSMDP, les musiciens doivent faire montre d’une connaissance parfaite de la musique. « Moi, je fonctionnais à l’instinct, la musique était un divertissement. J’avais tout à apprendre. » Ce grand écart entre ce qu’il est et ce qu’on lui demande de devenir lui cause des problèmes d’adaptation. « Dans les institutions de musique classique, on adopte difficilement les étrangers. » Face à la méfiance, Ben Abdeslam redouble d’efforts. Il obtient son premier prix au bout de trois années à peine, en avance sur tous ses camarades. En guise d’examen final, il interprète une œuvre en langue arabe et « impose une identité » à rebours des idées reçues. « La discrimination existe vraiment dans le classique. C’est un art identitairement très fort, presque érigé au rang de religion et que l’on voudrait préserver de tout apport extérieur », estime-t-il.

Outre ses origines, qui lui vaudront quelques vexations racistes, le chanteur dit être victime d’une autre « tare » : sa voix de contre-ténor, une tessiture masculine aiguë. Rare, elle est appréciée des compositeurs anglais, mais peu valorisée en France. Cette spécificité séduit néanmoins l’atelier lyrique de l’Opéra de Lyon, qui le convie à travailler des opéras baroques. Puis ce sera le Grand Théâtre de Bordeaux et de nombreuses tournées à travers le monde pour lesquelles il interprète parfois des personnages travestis. Comme celui de Nutrice, dans Le Couronnement de Poppée de Claudio Monteverdi, son dernier rôle.

Dans ce microcosme « poussiéré », Rachid Ben Abdeslam se sent à l’étroit. « Ma sensibilité culturelle orientale est faite d’improvisation, la musique y est une fête, une exaspération du sentiment, et pas une exécution rigide et sclérosée. Nous ne sommes pas au Vatican ! » C’est pourquoi il s’adonne avec passion à la musique arabo-andalouse, créant en 2004 l’Ensemble Zéphyr Al Andalous. « Une soupape qui [le] fait revenir aux origines » et dont il est à la fois le directeur artistique et l’un des solistes. « J’ai essayé de valoriser et de légitimer le patrimoine musical arabe », en appliquant l’exigence du classique à la musique orientale.

Rachid Ben Abdeslam s’émerveille de l’évolution artistique foudroyante du Maroc, vante les « pépinières de talents » que sont les festivals et caresse le rêve de présenter à celui de Fès un oratorio qu’il a écrit… En attendant la sollicitation, il montera en 2013 sur les planches du Metropolitan Opera de New York dans le Jules César de Haendel. Il sera alors « le premier Marocain et même le premier Arabe à s’y produire ». Il souligne : « C’est un peu montrer que, chez nous aussi, il y a des talents qui méritent d’être connus. »

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