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Des copistes et des démarqueurs

par

Ancien journaliste à Jeune Afrique, spécialiste de la République démocratique du Congo, de l'Afrique centrale et de l'Histoire africaine, Tshitenge Lubabu écrit régulièrement des Post-scriptum depuis son pays natal.

Des copistes et des démarqueurs "Doc, bidoc, tridoc". Voilà trois barbarismes. Vous y comprenez quelque chose ?

Non, et vous donnez votre langue au chat (ne me demandez pas lequel, je n’en sais rien). Et si je vous disais « docta » ? Docta comme docteur, donc. Un doc est détenteur d’un doctorat, un bidoc en a deux, un tridoc en possède trois. Eh oui ! Il y a des têtes bien faites qui s’emplissent de savoir. Mais pour en faire quoi ? Un ami a reçu un mail d’un de nos anciens collègues (dans une autre de mes vies). L’auteur, je m’en souviens, n’était pas ce qu’on appelle une lumière. Il avait plutôt l’esprit lourd. Puis il est parti par monts et par vaux pour, enfin, obtenir le grade suprême conféré par une université : docteur. Mais cela lui donne-t-il le droit de signer « docteur professeur Tartempion » quand il écrit à de vieux amis ? Frimeur, va !

Vous l’aurez sans doute remarqué, la mode actuelle, chez les francophones, est de transposer en français l’usage anglo-saxon du terme docteur. En français, lorsqu’on dit « docteur Tartempion », on pense spécialement au détenteur d’un doctorat en médecine. En revanche, on dit : « Machin, docteur en droit. » Au Bénin, on a poussé l’aberration très loin, jusqu’à dire, officiellement, le « docteur Boni Yayi », comme si le président béninois était docteur en médecine ! L’expression appropriée aurait été le « docteur en économie Boni Yayi, président de la République ». Mais c’est d’un ridicule !

« Quid du professeur ? » vous demandez-vous. À l’université ou dans une grande école, il s’agit du titulaire d’une chaire. Avant de devenir professeur, ultime étape d’une longue échelle, il a d’abord été assistant, maître-assistant, chargé de cours, maître de conférences. Il ne suffit donc pas d’être docteur pour être professeur. Et puis, un vrai docteur, un vrai professeur, quelle que soit sa spécialité, mène des recherches, publie des travaux et des livres, a une pensée originale. Il ne parade pas, il est.

À propos de docs, bidocs et tridocs toujours, les nouvelles qui m’arrivent de Kinshasa ne sont pas rassurantes. Des étudiants m’apprennent à quelle sauce ils sont mangés par leurs professeurs, tous docteurs en bidule, machin, truc. Ils sont condamnés chaque année à payer des syllabus, entendez des polycopiés, que leur vendent ces derniers. Chaque syllabus coûte entre 15 et 20 dollars (entre 11 et 15 euros), soit 200 dollars par année académique.

Les professeurs savent qui n’a pas payé. Malheur à lui : son échec est garanti. Et comme les amphithéâtres (là-bas, ils disent « auditoires ») sont surpeuplés, on peut compter jusqu’à sept cents étudiants par promotion, affirment les concernés. Je sors ma calculette : 700 polycopiés x 20 dollars = 14 000 dollars annuels. Voilà ce que touche un professeur par amphithéâtre, en plus de son salaire (2 000 dollars mensuels en moyenne). Et quel est le salaire moyen des Congolais ? Trente dollars par mois ! Ces docs, bidocs et tridocs, malgré leurs titres pompeux, ne se gênent pas pour vendre, au prix fort, des cours tirés de livres écrits par d’autres…

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