Présidentielle camerounaise : Paul Biya, le président inoxydable

"Si Paul Biya pouvait vitrifier le Cameroun, il le ferait", dit un baron du régime. © Finbarr O'Reilly/Reuters

Le 9 octobre, Paul Biya, 78 ans, chef de l’État depuis 1982, a brigué sans risque un nouveau septennat. Cet homme énigmatique, que la stabilité de son pays obsède au point de défier l’usure du temps, en est convaincu : les Camerounais ne sont pas encore mûrs pour le changement. Une certitude discutable, qui dissimule une angoisse bien réelle : celle de devoir un jour quitter le pouvoir…

Depuis trente ans, la « camerounologie » – néologisme réservé aux rares observateurs étrangers de la vie politique camerounaise – s’apparente à la scrutation de l’horizon depuis la proue d’un navire encalminé en pleine mer des Sargasses. Rien ne bouge, et de cette uniformité naît un insondable ennui. De temps à autre, rarement, un coup de tonnerre : 1984, tentative de putsch ; 1991, « villes mortes » ; 2006, opération Épervier ; 2008, émeutes contre la cherté de la vie.

Et puis, à nouveau, le calme plat, l’encé­phalogramme de comateux, l’océan d’huile. Pas plus que ses dix devancières depuis l’in­dépendance (dont cinq sous Paul Biya), l’élection présidentielle du 9 octobre ne dérogera à ce constat désespérément terne. À peine une brise à la surface des eaux dormantes, tant la campagne est ici une pure formalité, et les perspectives d’alternance au pouvoir, aussi ténues qu’étaient les chances (ou les risques) de voir l’hôte du palais d’Etoudi renoncer à briguer sa propre succession.

L’unique pourcentage que l’on guettera au soir de ce scrutin à un tour sera donc celui des abstentionnistes : combien d’électeurs camerounais auront-ils choisi l’« exit option », celle de l’impuissance et de la défection, sachant que ce qui légitime un acte électoral, c’est d’abord la participation ? Après la vague des élections sans choix de l’époque Ahidjo et les débuts de l’ère Biya, le Cameroun vit à l’heure des élections sans enjeux, avec candidat hyperdominant et casting de figurants. Celle qui vient ne devrait rien changer à la règle.

Le pays en bref

Population : 20,4 millions d’habitants

Produit intérieur brut : 22,48 milliards de dollars

– Taux de croissance économique : 3,2 %

– Taux de croissance démographique : 2,3 % 

Électeurs inscrits (en août 2011) : 7 525 122

Stabilité

Il faut être honnête. Une fois, une seule, le Cameroun a connu une présidentielle vraiment concurrentielle. C’était en octobre 1992, dans la foulée d’un printemps démocratique et contestataire comme le pays n’en avait jamais connu. Elle se déroula sur fond de violence frôlant la guerre civile et dans un climat d’exaltation des identités communautaires qui faillirent bien renverser un Biya temporairement affaibli. À l’issue de ce 11 octobre, plus de 60 % des Camerounais avaient voté contre lui, et il ne dut son salut qu’au sésame de l’élection à tour unique. Traumatisé par cette expérience presque autant que par le coup d’État manqué d’avril 1984, Paul Biya referma brusquement le couvercle et se coucha dessus, tel les lions endormis, mais vigilants, du parc de Waza.

Ce grand corps atone qu’est devenu le Cameroun est le produit direct de l’homme de 78 ans qui préside à ses destinées depuis près de trois décennies. Biya a une obsession : la stabilité à tout prix. Dans un pays mosaïque, qui a connu son lot de déchirements au cours des années 1950 et 1960, la réforme est un risque, la révolution une catastrophe et le conservatisme l’unique moyen de maintenir ensemble les pièces du puzzle. Ainsi pense Paul Biya. « S’il pouvait vitrifier le Cameroun, il le ferait », lâche un baron du régime, qui ajoute : « Au fond, c’est un grand angoissé. » Avoir maintenu son pays à l’écart des tourments qu’ont connus le Tchad, le Nigeria, la RDC ou la Côte d’Ivoire est d’ailleurs, avec l’instauration du multipartisme et de la liberté de la presse, le principal motif de fierté du président camerounais. Chacun de ses interlocuteurs étrangers y a droit, et tous sont priés de se servir de cette grille de lecture pour déchiffrer les principales décisions de ce personnage énigmatique et imprévisible.

Paul Biya a pendant deux décennies considéré la corruption des élites comme une sorte de mal nécessaire parce que stabilisateur.

Début 2008, un Paul Biya affable explique ainsi à l’ambassadrice des États-Unis, Janet Garvey, venue lui rendre visite, les raisons pour lesquelles il convient de supprimer la limitation constitutionnelle du nombre des mandats, ouvrant par là la voie à sa propre candidature en 2011. Il faut, dit-il, mettre un terme aux épuisantes rumeurs sur sa succession, qui divisent le pays, paralysent le gouvernement et risquent de faire le lit des militaires. Pour lui, la classe politique camerounaise n’est pas encore mûre pour assumer une transition et se passer de sa personne. Même dictionnaire pour comprendre le vaste coup de balai donné aux écuries du régime qu’est l’opération Épervier. « C’est à moi de le faire, confie Biya, car il sera impossible pour celui qui me succédera de commencer par cela. » En réalité, le président a pendant deux décennies considéré la corruption des élites comme une sorte de mal nécessaire parce que stabilisateur. La gangrène étant devenue hors de contrôle, donc déstabilisatrice, l’amputation devenait indispensable…

Prudence

L’osmose entre cette phobie du désordre et le style de gouvernance de Paul Biya est frappante. Cet homme intelligent, éduqué, urbain a fait de l’absence de communication une technique de gouvernement. Ses décisions sont prises à l’issue d’un processus lent, délibératif et réactif, marqué du sceau d’une extrême prudence et d’une méfiance de tous les instants. Les signaux qu’envoie le sphinx d’Etoudi sont toujours à double ou triple sens, au point de dérouter, voire de tromper, ses plus proches collaborateurs. La plupart d’entre eux, comme le démontrent les télégrammes récemment rendus publics par WikiLeaks, estimaient ainsi qu’il ne se représenterait pas en 2011. Et encore s’agit-il du petit cercle de privilégiés que Biya consulte régulièrement, lui qui avouait récemment ne pas connaître tous ses ministres, ni même leur curriculum vitæ. Rarement, comme saisi d’un prurit d’activisme et peut-être pour démontrer qu’il est toujours aux commandes, Paul Biya semble se souvenir du jeune quadra qu’il fut lors des deux premières années de son règne, quand il tenait des conférences de presse et prenait une décision par jour.

Fin 2009, on a cru qu’il remplirait le vide régional laissé par la disparition d’Omar Bongo Ondimba. Espoir déçu : la politique étrangère, avec son cortège de voyages, de discours et de spasmes diplomatiques à gérer, ce n’est pas sa tasse de thé. En octobre 2007, il accorde à France 24 une rarissime interview dans laquelle il dévoile ses projets constitutionnels et annonce que l’opération Épervier ira jusqu’à son terme. Au Cameroun, le choc est immédiat, et Biya regrette aussitôt de s’être ainsi livré. « Ce n’était pas prévu », confie-t-il à un interlocuteur américain, avant de se refermer comme une huître. L’auteur de ces lignes en fera d’ailleurs les frais ; alors que le rendez-vous avait été pris pour un entretien, il se verra tout à coup stoppé à la porte même du bureau présidentiel avec ces mots : « Le Chef s’excuse, il a changé d’avis, ce n’est plus opportun. »

C’est l’histoire d’un mutique à qui il n’arrive que des malheurs dès qu’il se risque à prononcer un mot…

Pour Paul Biya, la parole publique aussi peut être déstabilisatrice, et mieux vaut en user avec parcimonie. Au chargé d’affaires de l’ambassade de France qui le presse de donner ses impressions au retour d’une visite à Paris en 2009, Biya lâche dans un sourire : « On ne m’a pas lancé de tomates. » Rien de plus. On jurerait que le chef de l’État camerounais a sur sa table de chevet le récit de l’écrivain français Louis-René des Forêts intitulé Le Bavard : l’histoire d’un mutique à qui il n’arrive que des malheurs dès qu’il se risque à prononcer un mot…

Héritage

Conforté dans ses multiples frilosités par des décennies de politique camerounaise de la France – dont les ambassadeurs à Yaoundé se comportent tous comme s’ils évoluaient dans un magasin de porcelaine, ce qui explique d’ailleurs le ton volontiers agressif de l’opinion à l’égard de l’ancienne puissance coloniale –, cet homme de précautions nourrit, aux côtés de son tropisme stabilisateur, deux autres obsessions. Celle de son héritage, tout d’abord, comparativement à celui de son prédécesseur, Ahmadou Ahidjo. Il sait, lui qui par nature répugne à l’usage de la force brute (sauf en 1991 et en 2008), qu’il aura été meilleur que son mentor sur le plan des avancées démocratiques, mais moins bon dans le domaine du développement économique et social.

« Quelle fierté aurais-je à laisser le Cameroun tel qu’il est aujourd’hui ? » reconnaissait, lucide, Paul Biya, un jour de 2006, devant le diplomate américain Niels Marquardt. C’était il y a cinq ans, et sans doute cette conscience de l’image en demi-teinte qu’il offrirait aux générations futures s’il quittait le pouvoir explique-t-elle encore et en partie sa décision de « rempiler » pour la cinquième fois. Moins « dicible » sans doute, mais tout aussi prégnante dans l’esprit de Paul Biya : la préoccupation permanente de protéger sa famille à la fois restreinte (il est père de jeunes enfants) et élargie (le grand groupe beti où plongent ses racines) de tout ce qui pourrait, après lui, apparaître comme une volonté de revanche, contre laquelle aucune garantie ne lui paraît de trop. Lui qui a de la géographie politique de son pays une science d’arpenteur sait très bien que son successeur sera issu d’une autre ethnie que la sienne, d’où l’extraordinaire secret qui entoure ses réflexions sur l’identité d’un dauphin qu’il entend se choisir de son vivant. S’il est une chose à laquelle doit servir ce qui devrait être son ultime mandat (il aura 85 ans à la prochaine échéance, en 2018), c’est bien celle-là.

Succession

D’aucuns lui prêtent d’ailleurs l’intention de démissionner dès que son choix aura été arrêté. Une vaste villa cossue l’attend, à deux encablures d’Etoudi, à l’ombre de l’ambassade des États-Unis. La Constitution lui assure l’immunité, et il lui arrive d’être saisi d’une immense envie d’aller se reposer. Mais l’homme est sans illusions sur la vraie nature de ses courtisans. Il sait d’expérience qu’un dauphin finit toujours par asseoir sa légitimité sur le meurtre, symbolique et obligé, du père – n’est-ce pas le chemin qu’il emprunta lui-même après le départ d’Ahidjo, dont les cendres, vingt-deux ans après sa mort, gisent toujours en exil ? Or, de cette logique-là, aucun grand maître du kong – la magie des Betis – ne peut le protéger.

Le problème, en définitive, est que tout cet entrelacs de prudences, de précautions, d’attentisme tissé autour de lui-même par un homme dont on sent en permanence le besoin d’être rassuré est devenu pour les Camerounais un puissant facteur anxiogène. Plus le chef tente d’évacuer ses propres angoisses de l’avenir en additionnant les mandats électifs, plus la population se demande de quoi demain sera fait – demain pouvant très bien être, au regard de l’âge du capitaine, le jour d’après.

Posons la question au citoyen lambda et répétons-la mille fois à Douala, Bafoussam, Garoua ou Yaoundé, la réponse sera toujours la même : si Dieu le rappelle à Lui, c’est le saut dans l’inconnu, le scénario indéchiffrable. Le fait que la compétition pour la succession du prince se déroule non pas avec des partis d’opposition, que la « politique du njangui » (l’échange, le troc avec le régime) a décrédibilisés, mais à l’intérieur même du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) au pouvoir ajoute à cette opacité et à cette absence totale de repères. Trente années de biyaïsme n’ont pas donné aux Camerounais la confiance en leurs institutions indispensable pour envisager l’avenir avec sérénité. À cet égard, l’élection du 9 octobre apparaît comme un soin palliatif pour un malade relevant d’une thérapie de choc. Car les eaux sur lesquelles flotte, immobile, le navire Cameroun ne sont pas celles de la mer des Sargasses. Ce sont celles du lac Nyos. 

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