Affaire Bourgi : le ras-le-bol des avocats africains de France

Augustin Kemadjou, président de l'Association des avocats africains et antillais de France. © Vincent Fournier/Jeune Afrique

Angolagate, dossiers Elf et Bourgi… Pourquoi les avocats africains de l’Hexagone sont-ils exclus des grands dossiers de la justice française où l’honneur de l’Afrique est en jeu ? C’est la question que posent, dans une lettre ouverte aux chefs d’État africains parvenue à J.A., vingt et un professionnels originaires du continent inscrits aux barreaux de Paris et de sa banlieue, dont Augustin Kemadjou, le président de l’Association des avocats africains et antillais de France. L’un d’eux confie : « Cette lettre s’adresse à tous ces chefs d’État africains qui se méfient de nous sous prétexte que nous serions incapables de garder des secrets ou susceptibles de nous retourner un jour contre eux. » En d’autres termes : Messieurs les chefs d’État, ayez confiance en nous ! Extraits…

L’affaire Robert Bourgi est une affaire révélatrice. Selon la presse, une enquête préliminaire est actuellement diligentée. Monsieur Bourgi aurait maintenu ses accusations contre les chefs d’État africains, à l’exception du président Abdoulaye Wade.

Notre propos n’est pas d’accabler notre confrère Bourgi, et ce d’autant plus qu’une enquête déontologique aurait été mise en œuvre par le barreau de Paris pour savoir si la fonction de « porteur de valises », comme le qualifie Le Journal du dimanche, est compatible avec la fonction d’avocat.

L’occasion est trop belle pour nous, qui sommes réduits à la portion congrue des articles 35 bis ou quater [de l’ordonnance du 2 novembre 1945, NDLR], à savoir la reconduction des travailleurs immigrés dans leur pays d’origine, pour ne pas protester. Si Robert Bourgi dit la vérité, que doit-on penser de ces valises pleines de millions d’euros ou de dollars ?

Ces chiffres sont effarants. Ce n’est pas par dépit que nous interpellons ces « princes qui nous gouvernent ». Même lorsqu’il ne s’agit pas de mallettes bourrées d’argent, les avocats africains savent d’expérience qu’ils sont exclus des grandes affaires concernant l’Afrique. […] Que ce soit dans l’affaire Elf ou dans l’Angolagate, devant le tribunal correctionnel de Paris, quel est l’avocat africain qui a fait entendre la sensibilité des peuples d’Afrique ?

"Les combinazione de la France-Afrique"

Il ne s’agit pas de remettre en cause le droit du client de choisir son avocat, quelle que soit son origine ou sa nationalité, mais de remettre en lumière l’attitude « excluante » et discriminatoire des chefs d’État africains vis-à-vis des avocats africains dans les affaires africaines.

L’excuse est toute trouvée. Ces cabinets d’avocats africains sont de petits cabinets. Et l’on pourrait ajouter qu’ils le demeurent ad vitam æternam. Ces avocats africains, on ne peut leur faire confiance car, dans les combinazione de la France-Afrique, ils risqueraient d’être indiscrets ou de devenir d’implacables rivaux.

En outre, ils n’ont pas, comme Robert Bourgi, le privilège d’être français, libanais et sénégalais et d’avoir eu pour mentor Jacques Foccart, selon ses propres dires. Nous, avocats africains, qui avons pour vocation comme tant d’autres de défendre, qui demain défendrons-nous ? Ceux qui prendront leurs kalachnikovs pour nettoyer les écuries d’Augias, ou ceux qui seront victimes de leurs tirs ?

Le débat reste ouvert. La « négro­phobie » du nègre anti-nègre, cela existe !

Premiers signataires : Joseph Cheunet / Jacques-Gobert Ekani / Ryadh Gafsi / Emmanuel Itoua / Augustin Kemadjou / Joseph Kengne / Raymond Mahoukou / Jean-Gabriel Senghor / Alfousseynou Sylla / Guy Bertrand Tasse

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