RDC : récit d’un scrutin sous haute tension

Sur les murs de Kinshasa, les affiches de Kabila sont omniprésentes. © D.R.

Ils étaient quelque 32 millions à être appelés aux urnes pour la présidentielle et les législatives en RDC, le 28 novembre. Coup de projecteur sur la dernière ligne droite de la campagne et sur le jour du vote. Entre ferveur populaire, affrontements et bluff.

Comme un tsunami. Quelque chose d’irrésistible. Ce lundi 28 novembre, tout un peuple va aux urnes. Des collines swahiliphones du Kivu, à l’Est, aux vallées kikongophones du Bas-Congo, à l’Ouest, 32 millions de Congolais prennent le chemin de l’école du quartier ou du camp de tentes installé par la Commission électorale nationale indépendante (Ceni), faute de bâtiment en dur. Tous ne peuvent pas voter. Il y a eu trop de défaillances dans l’enrôlement des électeurs. Mais tous veulent être là, au bureau de vote du quartier ou du village, pour prendre part à ce moment d’Histoire. Au terme de longues marches à pied, beaucoup finissent par retrouver leurs noms sur les listes. Élections patience, élections passion.

Au centre de vote Saint-Michel, dans la commune de Bandalungwa, à Kinshasa, une vieille dame attrape le journaliste de passage : « S’il vous plaît, monsieur, aidez-moi à voter ici. Je suis inscrite à Masina. C’est trop loin. » Avec le « Blanc », c’est plus facile d’approcher la superviseuse du centre. Celle-ci accepte. La « maman » – comme on dit à Kinshasa – court voter. À la sortie du bureau, elle rayonne. Elle brandit son doigt tâché d’encre indélébile. C’est le doigt du « j’y étais ». Le doigt du « je suis congolaise »

Pourquoi cet engouement ? Parce qu’ici, le vote reste exceptionnel. Les années de dictature de Mobutu (1965-1997) et de Kabila père (1997-2001) sont encore dans toutes les têtes. La politique, au Congo, ce n’est pas seulement une affaire de développement. Dans ce pays décimé par une longue guerre civile (1996-2003), c’est aussi une question de vie ou de mort. Le vote est un geste de survie.

Kabila ne nous le montre pas, mais je sais qu’il ne supporte plus ces injures. Il ne va pas répliquer, car ce n’est pas dans son caractère, mais il va agir.

Un proche du président

 

À partir du 23 novembre, dans les derniers jours de campagne, la fièvre monte. La « faute » à Étienne Tshisekedi, 78 ans. On disait le vieux tribun malade… Les foules le requinquent. Joseph Kabila multiplie les déplacements en province, mais « Tshitshi » – comme l’appellent ses partisans – fait jeu égal. Au rythme de trois meetings par jour, il sillonne le pays dans un avion à hélices Beechcraft loué en Afrique du Sud. Quand il le faut, le chef de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) se fait démagogue. Lors d’un meeting à Gemena, dans la province de l’Équateur, il salue l’enfant du pays, Jean-Pierre Bemba, actuellement détenu par la Cour pénale internationale, aux Pays-Bas. Et il clame : « Quand je serai président, je le ferai libérer. Il sera là avant la fin de l’année ! »

Surtout, pour se distinguer des autres candidats de l’opposition, Tshisekedi cogne. Le président sortant, Joseph Kabila ? « Que ce bonhomme retourne au Rwanda ! » Les cinq chantiers ? « Du vent. » Comment réagit Kabila ? Un de ses proches confie : « Le président ne nous le montre pas, mais je sais qu’il ne supporte plus ces injures. Il ne va pas répliquer, car ce n’est pas dans son caractère, mais il va agir. »

Pied de guerre

Le samedi 26 novembre, action. Tshisekedi rentre de sa tournée en province pour tenir son dernier grand meeting à Kinshasa. Kabila le fait bloquer pendant plus de huit heures à l’aéroport international. Des affrontements éclatent avec les forces de l’ordre. Au moins trois morts, selon l’ONU. L’Union européenne proteste : « C’est une grave entrave au droit de mener campagne et au principe d’égalité entre candidats. » Mais Joseph Kabila se frotte les mains. Il a réussi à empêcher son principal adversaire de rééditer le coup de Jean-Pierre Bemba, deux jours avant le premier tour de la présidentielle de juillet 2006 : une marche triomphale de l’aéroport au centre-ville.

Dimanche 27, Étienne Tshisekedi veut sa revanche. La campagne est terminée, mais il compte bien rassembler ses troupes dans la plus grande enceinte de Kinshasa, le Stade des martyrs.

Le lendemain, dimanche 27, Étienne Tshisekedi veut sa revanche. La campagne est terminée, mais il compte bien rassembler ses troupes dans la plus grande enceinte de Kinshasa, le Stade des martyrs. Les forces de l’ordre sont sur le pied de guerre, mais tant pis. Il est prêt à l’affrontement. Dans la maison du vieux chef, à Limete – une commune de la capitale –, les conseillers se pressent : « Président, c’est très dangereux. Il peut y avoir des morts. » « Tshitshi » s’entête, puis renonce en grognant…

Pendant ce temps, au Palais de la nation, sur les bords du fleuve, Joseph Kabila convoque les ambassadeurs en poste à Kinshasa. « L’heure est grave, leur dit-il. Il y a risque de chaos et de sécession. » Certains diplomates se souviennent du temps où Mobutu disait déjà : « Moi ou le chaos. Moi ou la sécession du Katanga. » Et aux Occidentaux qui seraient tentés d’intervenir dans son pays, le président congolais lance cet avertissement : « Ici, ce n’est pas la Côte d’Ivoire. Ici, c’est la loi et l’ordre qui prévalent. » L’ambassadeur de Russie : « Bien sûr, monsieur le président, bien sûr »…

Lundi 28. Jour J. La journée commence très mal à Lubumbashi. Des assaillants en civil, mais bien armés, attaquent deux centres de vote dans un quartier du chef-lieu du Katanga. La fusillade dure plusieurs heures. Le bilan est lourd : deux policiers, deux civils et huit « rebelles » sont tués. Qui a commandité l’attaque ? Au Katanga, les armes circulent dans l’armée, mais aussi chez les indépendantistes ou chez les fidèles du général Numbi, l’ex-chef de la police congolaise.

Coup de pouce

À Kinshasa, le président-­candidat suit la situation par téléphone, puis va voter. À 9 h 30, il se rend avec Olive, son épouse, et leurs deux enfants dans un bureau de vote de La Gombe, le quartier chic de la capitale, non loin du fleuve. Il paraît souriant et détendu. Il sait que la ville de Kinshasa lui est hostile, mais il compte sur ses fiefs du Katanga, de l’Est et du Bandundu (Ouest) pour passer. Ses adversaires ajoutent qu’il compte surtout sur un coup de pouce de Daniel Ngoy Mulunda, son ex-conseiller politique, devenu président de la Ceni. Preuve de son assurance : à son retour au Palais de la nation, il préside deux réunions à caractère économique, puis reçoit la cellule chargée de préparer le prochain sommet de la Francophonie, fin 2012 à Kinshasa. Visiblement, il ne doute pas qu’à cette date il sera toujours le maître de cérémonie…

Fait marquant : la plupart des onze candidats à la présidentielle votent à Kinshasa. Le fief de Léon Kengo wa Dondo est dans l’Équateur, et celui de Vital Kamerhe dans les deux Kivus, mais les deux hommes accomplissent leur devoir civique dans la capitale. Pour ce jour symbole, Étienne Tshisekedi a bien envisagé de se rendre dans son village natal, à la frontière du Katanga et du Kasaï-Oriental. Mais il n’y a pas d’aéroport à proximité. Or il n’a pas intérêt à s’absenter de Kinshasa pendant plusieurs jours. L’opposant décide sagement de rester dans la capitale et d’aller voter dans un bureau de son choix, comme la loi le lui permet.

Mayonnaise

À la mi-journée, Tshisekedi tente un coup médiatique : faire son devoir dans un bureau où la Ceni a oublié de distribuer les bulletins de vote. Ce serait une façon d’épingler Ngoy Mulunda, qu’il traite publiquement d’« escroc ». Il essaie de se rendre dans la commune de Masina. Son véhicule est bloqué en route par un barrage de police. Il doit se replier sur un bureau de sa commune de Limete. Le vieux pique une colère, mais pas trop longtemps. Il sait que l’essentiel est ailleurs. Depuis le début de la matinée, ses militants lui font remonter des échos de centres de vote où des manifestations spontanées éclatent en sa faveur. Il sent que la mayonnaise est en train de prendre non seulement dans ses fiefs de Kinshasa et des deux Kasaïs, mais aussi en Équateur et dans le Bas-Congo. Les candidats de l’opposition ont été incapables de s’unir, mais leurs électeurs sont plus avisés. Ils votent utile. Ils votent Tshisekedi.

Fin politique, Kamerhe comprend très vite que ce réflexe peut le laminer. À 20 heures, il se rend sans prévenir au domicile de Tshisekedi. Il veut lui proposer de signer un document qui dénonce les nombreuses défaillances de la Ceni et réclame l’annulation de toutes les élections. Le vieux sent-il le piège ? Il fait savoir à l’ex-président de l’Assemblée nationale qu’il ne peut pas le recevoir car il est déjà couché… Tshisekedi sent que la partie est bien engagée. Il n’a aucun intérêt à renverser la table. Au soir du 28, vaille que vaille, beaucoup de Congolais ont voté. « Personne ne nous volera nos voix », disent les jeunes qui se bousculent aux fenêtres des bureaux de vote pour surveiller le dépouillement. Gare au président de bureau qui voudrait frauder. Il risquerait d’être lynché. Ce soir-là, à Kinshasa et dans les grandes villes pro-Tshisekedi, comme Kananga, Mbuji-Mayi et Matadi, il y a de l’électricité dans l’air. Comme un avant-goût du jour de la proclamation des résultats… 

Un agent électoral le 5 décembre 2011 à Lubumbashi.

Un agent électoral le 5 décembre 2011 à Lubumbashi.

© Phil Moore/AFP

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